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jeudi 6 octobre 2011

Que fait Sam au Bénin?


Pour répondre à cette question, il faut reculer de trois semaines. C’est à ce moment que JP et moi avons commencé à retravailler sur le projet qu’il avait esquissé seul il y a 2 ans. Avec nos cours d’éducation relative à l’environnement derrière la cravate, nous avons créé un projet de comités environnement dans certaines écoles secondaires de la ville. JP avait déjà fait l’expérience en 2009 à l’école où il enseignait en tant que stagiaire, mais à une échelle moins grande. Nous reprenons donc le projet en le structurant beaucoup mieux. Et comme Jean-Philippe est déjà très occupé par sa maitrise, je me charge en majeure partie de la conception du projet et de sa réalisation.

Ça consiste en quoi un comité environnement? En gros, c’est un groupe formé d’une dizaine d’élèves du secondaire avec lesquels nous travaillerons pendant tout notre séjour. Les jeunes s’affaireront ensemble à la création de projets visant à améliorer l’environnement du quartier entourant l’école, en impliquant et en sensibilisant les autres élèves et la communauté. Avant notre départ du Bénin en décembre, notre objectif est d’avoir réalisé avec nos écoles respectives une corvée de ramassage de déchets dans le quartier et d’avoir autonomisé suffisamment le comité pour qu’il puisse continuer à travailler après notre départ. Et pour le futur du projet, nous produisons également des fiches pédagogiques afin que toutes les interventions soient structurées sur papier et puissent être distribuées à des individus ayant à cœur la continuité du projet. Ouf! Beaucoup de travail? C’est en plein ça!

Croyez-moi, une activité collective de ramassage des déchets ici n’est pas futile. En marchant dans les vons (les rues de terre battue) en cette saison des pluies, il n’y a pas que les flaques géantes à contourner. Il faut aussi slalomer entre les tas de déchets qui pullulent à longueur d'année. Imaginons que je m’achète des oranges. J’en demande à la vendeuse itinérante dans le vons. Elle saisit une lame de rasoir et se met à soigneusement peler lamelle après lamelle l’écorce verte – ici les oranges ont vertes – et odorante du fruit, si bien qu’il n’en reste que la partie blanche spongieuse. Puis, elle coupe un capuchon sur le dessus et me la remet. Et là, on suce l’orange. On l’écrase pour en extraire le jus et on aspire du mieux qu’on peut par l’ouverture pratiquée. C’est comme ça qu’on mange l’orange ici. Tout ça nous amène à l’épineuse question : où jeter l’orange vide après consommation? Facile! Sur le côté du vons. Une canne à sucre à mâchouiller? On la crache dans le vons. Une canette de jus de fruit vide? Dans le vons! Vous voyez le principe? Piles, emballages en tous genres, sacs de plastique à profusion, rallonges de cheveux synthétiques sans lesquelles les coquettes femmes africaines ne pourraient vivre, restants de table, tout prend le bord de la rue. Quand il pleut, certains tas d’immondices sont inondés et créent des étangs remplis d’une soupe chimique et infectieuse. Et quand les tas sont trop imposants et épargnés par la pluie, facile : on met le feu dedans et tout se vaporise en une fumée épaisse, toxique et râpeuse.

En fait, si vous n’avez pas la « chance » de la famille de Fred qui peut jeter ses ordures ménagères par-dessus leur clôture, dans le terrain vague avoisinant, vous n’avez guère le choix de laisser vos ordures dans le vons. Il existe des services de collecte, mais ils sont payants. Pour plusieurs familles sans le sou, le choix est vite fait entre du pain dans la maison ou les ordures au dépotoir municipal. Faute d’infrastructure gouvernementale, on ne peut pas les blâmer. Et puisque les alternatives comme les poubelles publiques n’existent tout simplement pas, JP et moi sommes nous-mêmes face à la triste évidence qu’à Rome, on fait comme les Romains et nous n’avons d’autre possibilité que de jeter nous aussi nos ordures dans le vons. Coup dur!

Pour revenir au projet, cela signifie qu’il nous faut développer un document de présentation en bonne et due forme, visiter les écoles secondaires du secteur pour leur présenter le projet et espérer que nous en trouvions une chacun avec laquelle travailler. J’épargne les détails concernant certaines ONG qu’on implique dans le truc pour la pérennisation du comité après notre départ, en partenariat. Ce sera surement le sujet d’un autre article que je titrerai, pour citer notre prof Tom Berryman : « Les partenariats qui partent-un-aria »… À suivre…

Approcher une direction d’école quelques jours avant la rentrée scolaire, c’est délicat. Mais on n’a pas le choix. Cette tâche a occupé mes deux dernières semaines. Voici la journée de repérage type.

Il est 8 heures. Le cadran sonne. On descend prendre le petit déjeuner. Une fois sur deux, il y a du thé et du pain. L’autre fois sur deux, c’est de la bouillie et des beignets.

Puis je négocie ma course en zem (les motos taxis) pour aller à une école dont j’ignore l’emplacement et dont je ne connais que le nom. Ce n’est pas grave, il faut toujours au moins réduire le prix de moitié. « 300 francs? Trop cher! C’est pas si loin! 150 francs! »… même si j’en sais rien. En route; une goutte d’eau. Puis une deuxième. Puis une troisième qui nous rappelle que c’est la saison des pluies. J’arrive à l’école juste à temps pour me réfugier dans la guérite du surveillant avant le déluge inévitable. J’ai une pensée empathique pour mon chauffeur de zem qui continue de travailler sous cette douche.

Il est 9 heures 10 minutes. Je demande à parler au directeur. Le gardien me répond : « Le directeur, oui! Il vient! Il va arriver à 9 heures. » Je vous le rappelle, il est 9 heures 10 minutes et il pleut à verse. Ça augure bien…

Dans la guérite du gardien, trois enfants noirs (ça va de soi) et nus me dévisagent sans cligner des yeux, un sourire incroyable aux lèvres. Puis l’un d’entre eux vient flatter le poil de mes jambes en riant joyeusement. Ça fait rire les autres.

Il est 10 heures et demie. Les enfants se chamaillent entre eux. Quand des enfants ne s’intéressent plus au Yovo assis devant eux, ça fait longtemps que tu attends.

Il est 10 heures 45 minutes. Le gardien daigne un regard vers l’horloge au mur et dit : « C’est étrange qu’il ne soit pas encore arrivé. » Quand le gardien s’inquiète du retard du directeur, ça fait vraiment longtemps que tu attends.

Il est 11 heures moins 5. La secrétaire arrive, mais elle n’a pas la clef du bureau. C’est le directeur qui l’a, évidemment! Le fameux homme est enfin appelé. La secrétaire raccroche. « Il a dit qu’il arrive déjà. » Je boue.

Au Bénin, l’expression « J’arrive déjà. » devrait être bannie du vocabulaire. En fait, ça ne signifie pas d’autre chose que « Je ne t’ai pas oublié; j’arriverai. » Ici, le mot « déjà » n’exprime aucunement une rapidité d’exécution; on dirait que c’est plus une convention. L’autre jour, Fred était à Cotonou et revenait à Porto-Novo. Nous l’appelons pour connaitre son avancement. Avec encore 45 minutes de route à faire, le voilà qui nous répond : « Je suis en circulation, là. J’arrive déjà! » Il arrivera à la maison 2 heures plus tard…

Il est 11 heures 45 minutes quand la voiture verte du dirlo freine devant le bureau, sous la pluie torrentielle.

Bien sûr, il serait trop beau qu’on présente notre projet et qu’il soit accepté de suite. Je sais pertinemment que je devrai me farcir au moins une autre période d’attente semblable dans cette institution avant d’avoir une réponse. Et on multiplie tout ce temps par 9 établissements approchés!

Notre projet est cependant toujours très bien accueilli et les gens sont enthousiastes par rapport à la proposition. Le plus grand obstacle à l’acceptation du projet est souvent le petit budget demandé aux écoles, mais c’est essentiel. Pour faire durer les comités dans le temps, il est impératif que l’administration de l’école s’implique financièrement dans le projet dès le début.

La pluie a cessé et j’ai un autre rendez-vous avec une école que j’ai déjà approchée et que je rencontre pour la seconde fois. Mon zem slalome entre les rigoles, les trous de boues, les flaques immenses et les tas de déchets.

Deuxième école, deuxième épisode d’attente dans la torpeur de celui qui n’y peut rien. La directrice me reçoit. Elle est débordée avec la rentrée. Le projet l’intéresse, mais elle aimerait avoir l’aval de la Direction Départementale de l’Enseignement Secondaire, l’équivalent de la commission scolaire chez nous.

Le lendemain, JP et moi allons voir la directrice départementale de l’enseignement secondaire. Elle n’est pas là, évidemment. On retourne le lendemain. Commencez-vous à vous sentir comme dans la maison qui rend fou d’Astérix?

La directrice est là cette fois. Elle nous écoute et dit : « C’est très intéressant tout ça, mais je n’ai pas le pouvoir d’approuver votre projet. » Quoi? C’est la directrice départementale de l’enseignement secondaire et elle n’a pas ce pouvoir? Elle poursuit. « Il faut que vous fassiez la demande au cabinet du ministère de l’Enseignement Secondaire qui me donnera son aval pour approuver le projet. Vous n’avez qu’à aller voir le directeur du cabinet du ministre à Cotonou. »… Quoi?!? Avons-nous bien entendu? Le directeur du cabinet?

Imaginez essayer d’avoir ne serait-ce qu’une connexion téléphonique avec le directeur du cabinet du ministre de l’Éducation au Québec… Et elle, elle nous invite à le rencontrer, comme ça? Sans rendez-vous? Pour un petit projet pilote qui n’implique pas plus de 5 écoles? À quoi sert son poste de directrice départementale si elle ne peut pas filtrer ce genre de petites demandes et si elle doit toujours se rapporter au ministre? Et voici la bureaucratie hiérarchique béninoise! Tout doit passer par le grand patron, ensuite, en dessous, on exécute et c’est tout.

Pour ajouter au burlesque de la situation, la directrice départementale renchérit : « Je vous donne son numéro de portable, mais il répond rarement aux gens qu’il ne connait pas. » Elle nous dicte le numéro. JP et moi nous regardons. Vient-elle vraiment de nous donner le numéro de cellulaire du directeur du cabinet? Eh oui! Et comme une surprise ne vient jamais seule, elle poursuit : « Je vous donne aussi celui du directeur des ressources humaines, lui il répond à n’importe qui. » Et vlan! Un deuxième numéro en poche.

L’organisation de ce projet est encore parsemée d’anecdotes, mais ces quelques encas vous montrent bien à quel point le Bénin évolue dans une réalité complètement différente de la nôtre. Une réalité absurde et burlesque, presque risible de naïveté. C’est fou comme on rit au Bénin. Les situations qu’on voit ici et là sont un éternel feuilleton américain qui évolue beaucoup plus rapidement que Shree!

Qu’en est-il de la visite chez le directeur du cabinet? Nous y allons vendredi. Vous devrez attendre pour les développements!

Ne vous en faites pas, vous saurez très bientôt Que Jean-Philippe fait au Bénin?

À la suite de vos commentaires…
Vraiment, les commentaires sur la bière ne cessent… Mais puisque vous nous le demandez, la bière qu’on trouve au Bénin soule aussi bien que toutes les bières du monde. Ce sont généralement des bières légères de style Corona et Heineken. Les noms sont divers : Castel, Pils, 33, Flag, La Béninoise… Il y a quelques bières plus fortes et plus foncées comme la Guinness, mais c’est tout de même une version allégée de la Guinness qu’on a chez nous. Il y a aussi la Beaufort Togo et la Awooyo, aussi du Togo, que les locaux semblent fuir : « Ouh là là! Beaufort Togo, c’est beaucoup trop fort! Tu seras soulé! » Avec 6.9 %, c’est vrai qu’elle est plus forte que la moyenne, mais pas de quoi la fuir comme la peste! Par contre, la bière se commande à la grosse bouteille. Il faut donc consommer moins de bouteilles… Santé!

Cette semaine, pour un petit extra savoureux sur les détails concernant « comment négocier son zem et autres histoires liées au transport », je vous invite à aller lire ou relire cette amusante chronique que Mélanie avait écrite il y a un an : Se déplacer au Bénin c'est...

1 commentaire:

  1. continue ton beau projet en environnement
    c'est trop vrai que cela nous fait penser au douze travaux d'Astérix
    tu es bien courageux et patient
    bonne poursuite...allez-vous fêter l'Hallowen??
    Baci XXX

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