Voici la suite de notre chronique sur le divertissement en terre
béninoise. Vous êtes prêts? C’est parti!
Autre source de divertissement : la bière. Et le divertissement
ne se résume pas toujours à la boire. L’autre jour, la famille se préparait à
recevoir en visite le grand-frère de maman (notre maman béninoise bien entendu)
qui n’était pas revenu au Bénin depuis 3 ans. Pour l’occasion, maman a donné au
petit Pascal la tâche d’aller chercher des bières et des sucreries. Ici, le mot
sucrerie est désigné pour parler de boissons gazeuses. Tout heureux de pouvoir
aider, Sam accompagne Pascal avec l’idée de transporter les bouteilles au
retour. Nous arrivons au magasin. C’est une petite case de béton reliée à la
maison principale et le devant du commerce est entièrement grillagé, si bien
qu’on ne peut jamais entrer dans le magasin. Les barreaux protègent le vendeur
contre le vol à l’étalage. Ici, on désigne du doigt l’article que l’on veut
acheter et on vous le glisse entre les barres. Pascal frappe la grille de
manière saccadée et rapide avec une pièce de monnaie pour appeler la
commerçante. Tic, tic, tic, tic, tic, tic, tic! Il parle en Gon. On lui écrit
le prix des bières et des sucreries sur un bout de papier. Pascal le prend et
s’en retourne à la maison… sans bière. On comprendra vite que maman veut
valider le prix avant de remettre l’argent précis à Pascal. Maman prend donc
connaissance du papier et, 15 minutes plus tard, nous voilà repartis avec une
commande claire : 6 bières Castel
et 6 sucreries. Super! Étrangement, Sam remarque que Pascal ne prend pas le
chemin du magasin. « Non. On va chez grand-maman en premier. »
Grand-maman se trouve à être la grand-tante, mais peu importe, qu’allons-nous y
faire? En arrivant chez grand-maman, nous la saluons et nous entrons dans une
petite pièce où s’amoncèlent des caisses et des caisses de bouteilles vides. Il
doit y en avoir 60, sans exagérer. Pourquoi grand-maman possède toutes ces
caisses? L’histoire ne le dit pas. Tout ce que l’histoire dit c’est que Pascal
somme Samuel de chercher une caisse de bouteilles de sucreries vides et une
caisse de bouteilles de Castel vides.
Comprenons que la bière, ici, c’est donnant-donnant. Si tu veux ta bière au
prix annoncé, ramène un nombre équivalent de bouteilles DE LA MÊME SORTE! Chez
grand-maman, on ne trouve que des bouteilles de Béninoise et de 33, mais
pas de Castel. « Pascal les
bouteilles de 33 sont de la même
forme et de la même couleur, ça ne peut pas faire? » Bien sûr que non! Et
c’est un Yovo tout découragé que vous pouvez imaginer en train de descendre une
à une les 60 caisses empilées, sous l’œil vigilant de grand-maman, pour trouver
enfin la caisse miraculeuse remplie de bouteilles de Castel. Yééééé! Mme Croteau de Fabreville ayant trouvé l’œuf avec
le gros lot à la poule aux œufs d’or n’a qu’à aller se rhabiller! Hop! Avec 6
bouteilles vides dans le sac et 2 kilos de poussière dans la face de Sam qui a
empilé à nouveau les caisses crasseuses l’une sur l’autre, c’est reparti vers
le magasin. Tic, tic, tic, tic, tic, tic, tic! C’est avec fierté que nous
remettons nos bouteilles vides à la vendeuse. Elle remplit le sac de bouteilles
pleines et s’apprête à ouvrir la grille pour remettre le tout quand sa petite
fille qui s’occupe des bouteilles vides la stoppe. Une de bouteilles de Castel est brisée à la base. En bon
français, on dirait qu’elle est chipée.
Trois fois rien, mais encore trop pour un marchand qui sait qu’en Afrique,
toutes les failles peuvent cacher un prétexte à ne pas être payé ou remboursé.
On retourne chez grand-maman… sans bière. C’est là que Sam a un doute :
« Est-ce que j’ai pris soin de remettre la caisse de Castel sur le dessus d’une pile? » La bonne réponse :
« Non! » 1 kilo de poussière plus tard, nous voilà en possession de
la plus belle bouteille vide de Castel
qu’il eût été possible de connaitre sur cette terre. Et Pascal, dans un élan de
joie de garçon de 9 ans, commence à s’amuser – « est-ce que j’ai bien
vu? » – à la lancer dans les airs! Hiiiiiiii! Poussée d’adrénaline; sueurs
froides; arrêt cardiaque. La situation est maitrisée et c’est dans les mains de
Sam que la bouteille termine son voyage vers le magasin. Tic, tic, tic, tic,
tic, tic, tic! C’est encore nous! Et
c’est ainsi qu’on peut ici prendre une heure et demie à aller chercher 6
bouteilles de bière et 6 bouteilles de sucreries au magasin du coin. Où réside
le plaisir? Dans le fait de raconter l’histoire bien entendu.
Normalement, cependant, nous sortons pour aller prendre une bière.
Fred nous amène en effet dans les buvettes les plus branchées de la ville, où
il est connu de tous. Le bar béninois en général est un lieu très particulier.
Ici, le DJ a préséance sur la musique. C’est-à-dire que, quand bon lui semble,
il se donne le droit de couper le son au milieu d’un morceau pour commenter ce
qu’il voit aux tables ou pour inviter les gens à danser. Puis, il remet le son.
Ce soir là très particulier, nous mettons à peine les pieds dans la
bâtisse que le DJ coupe le son : « Et voici Raïmi (le premier nom de Fred)
qui nous arrive… » La musique revient. Seconde coupure : « … accompagné de
ses Yovos. Bienvenue les Yovos! » Le son est remis. Pour l’entrée en discrétion
on repassera! Tous les yeux sont désormais braqués sur nous. Nous nous assoyons
à l’extrémité d’une longue table où les gens sirotent leur bière. Nous
commandons des Castel. La serveuse
revient vite avec un panier de plastique à poignée contenant nos bouteilles.
Elle les dépose sur la table et repart. Au Bénin, il semble y avoir une pénurie
de décapsuleurs, tant et si bien que souvent, on se retrouve devant une série
de bouteilles à décapsuler sans pour autant se faire offrir l’outil en question.
Pas de problème, nos amis béninois ont développé une série de trucs pour
décapsuler sur le pouce. Nous en avons compté 6 à ce jour, dont les trois
premières sont maintenant maitrisées par Jean-Philippe.
1- Faire levier avec une bouteille encore capsulée
2- Plus difficile, faire levier avec une bouteille déjà décapsulée
3- Assouplir les dents de la capsule en la tournant sur le goulot
d’une autre bouteille
4- Appuyer la capsule sur une autre bouteille capsulée et donner un
coup sec sur la table
5- Prendre une vieille capsule à l’envers dans ses mains et s’en
servir comme crochet
6- Au gros pire, utiliser les dents (malgré nos éloquents
désaccords)
C’est connu, les Africains adorent danser. Les Africains dansent
comme des dieux. Et surtout les garçons. Pour eux, la virilité est directement
proportionnelle à la ferveur de leurs pas de danse. Ici donc, on ne parle pas
beaucoup en prenant les bières. On se regarde en souriant. Les gens chantent à
tue-tête les airs connus (très peu de tubes américains, que des pop stars
africaines) et surtout ils ont la bougeotte sur leur chaise. Ils deviennent
tous en proie à une envie folle de danser. Ça commence par les jambes qui
tapent, puis ça se transmet aux bras. Les gestes les plus inusités s’enchainent
entre chaque gorgée de bière. Puis, c’est le bassin qui se met de la partie et
qui se soulève par à-coups avant de retomber sur le banc. Tous semblent passer
par ce rituel de préparation puis, sans prévenir, chacun d’eux entre en transe
profonde et se lève debout pour danser tout ce qu’il a accumulé dans son corps,
directement devant sa chaise, sous les encouragement des camarades. C’est très
intense! Pendant une minute ou deux, il donne tout. Il secoue les épaules, sort
les fesses, donne des coups de bassin, gigue des jambes à une vitesse folle,
secoue la tête, s’accroupit, se relève tout en bougeant plus et plus les fesses
et le torse. Chaque danseur danse à sa façon et on peut même comprendre qu’il
existe des mouvements particuliers à certaines ethnies ou à certains villages.
La crise s’apaise et bientôt, la personne est assise à nouveau et accumule
encore en attendant un prochain élan frénétique de danse. C’est très beau à
voir et ça se fait dans un bonheur incroyable.
Ici, donc, pas de piste de danse aménagée. Il n’y a que des
groupuscules qui se forment et se déforment un peu partout entre les tables
selon le degré de transe des participants. Souvent, le DJ coupe la musique et
encourage un client à se lever et danser : « Allez Raïmi, on veut te voir
danser! Danser! Danser! ». Bien sûr, dans ce lieu, le Yovo est bien dépourvu de
talent et souffre d’un complexe d’infériorité indescriptible. Mais pourquoi
donc avons-nous perdu cette propension si magnifique à danser? Surtout pour les
garçons? Et bien sûr, on ne compte plus les clients qui nous regardent en nous
faisant signe de danser sur nos chaises pour participer à la préparation de la
transe. On imite quelques-uns de leurs mouvements. « J’ai l’air d’une poule! »
On arrête. Nouveau contact visuel avec une nouvelle personne. Ses yeux nous
disent qu’il faut danser. « J’ai même pas l’air d’une poule, j’ai l’air de rien
pantoute. » Le malaise, c’est aussi qu’on sait bien que nous sommes le centre
d’attraction de la soirée. Comme si nous étions soumis à une évaluation. «
Voyons voir comment ces Yovos peuvent se débrouiller. » Parce qu’en effet, les
Yovos ont ici la réputation de danser très mal. Imaginez la pression! Et nous
savons bien que nous n’aurons pas la paix tant que nous ne nous lèverons pas
pour aller danser quelque chose.
C’est Sam qui se lance le premier avec l’invitation d’un danseur
déjà debout. « Le projecteur est sur toi, Sam. Fais-toi pas honte! » C’est
parti. En gros il faut penser à sortir les fesses, brasser les hanches et
secouer les épaules. Ça rit un peu parmi les danseurs. Sam dit : « Ce
n’est pas gentil de rire de nous, on fait notre possible. » « Non, on rit parce
qu’on est surpris. C’est rare quoi de voir un blanc qui peut danser comme ça. »
Faut-il le croire? Au diable, on continue. Et on se laisse prendre à la transe
finalement. C’est alors qu’un gars s’approche de Sam et lui essuie le front
avec un morceau de papier rugueux. Veut-il éponger sa sueur? Il essuie une
deuxième fois. Le papier est rugueux et il ne semble pas très propre. Pourtant
Sam n’est pas mouillé… Le gars essuie une troisième fois. Ce n’est pas
confortable du tout. Sam, avec un beau sourire (toujours rester poli) regarde
le garçon et le remercie pour son attention : « Ça va aller. Merci! » Et
JP dans tout ça, il ne s’en sortira pas indemne et c’est Sam qui lui fait signe
de le rejoindre, moins pour le convaincre que pour attirer l’attention de
quelques danseurs sur lui. Dans le temps de le dire, JP se fait attraper par le
bras et pousser sur la piste de danse improvisée et éphémère. C’est un festin
de mouvements; un défoulement libérateur et collectif. La soupape extrême d’un
peuple rongé par les âpres soucis de la pauvreté. Qu’est-il advenu de nos
soupapes collectives en Amérique? Quelques produits chimiques hallucinogènes?
Un souvenir d’un autre temps à faire revivre une fois le mois dans des veillées
de sets-carrés?
Après cette explosion d’énergie, il est temps de rentrer. « Ouh
lala! On a trop dansé, hein? », s’exclame Fred en marchant vers les motos. « Et
tu n’as pas vu, il y a type qui m’a essuyé le front. », répond Sam. « Oui,
c’est la coutume ici. Quand on apprécie la danse de quelqu’un, on lui donne de
l’argent. » « Il m’essuyait le front avec de l’argent ?!?» « Oui, il voulait te
donner 10 000 francs CFA, j’ai bien vu. » 10 000 francs CFA donnent 22 dollars
canadiens. Mais comme le pouvoir d’achat n’est pas le même, 10 000 francs CFA,
c’est beaucoup d’argent! De quoi payer 50 voyages en zem (les motos-taxi); ou
65 baguettes de pain; ou 800 oranges! Mais rassurez-vous, Sam n’a pas commis de
faute en refusant le généreux don déposé sur son front. C’était plutôt bien vu
qu’un Yovo refuse gentiment le don en reconnaissance de son statut financier
privilégié.
Salut à vous deux,
RépondreSupprimerSuper suite de l'épisode divertissement. Les détails de la fameuse histoire d'achat des bières... Savoureux ! Côté divertissement, j'apprécie davantage les histoires liées à la danse que les téléromans...
Pour ce qui est des trucs d'ouverture de bouteille, je suis contente que JP ne maîtrise pas la dernière option. :-))
Sam, je vois que finalement tu t'es drôlement bien adapté au pays... quand tu es rendu que tu fais encore plus que des danses à 10 $ :-))
Bye bye et je vous embrasse !
Mom
XX
Malgré le peu d'activité historique, vous vous débrouillez bien avec les moeurs du Bénin et vousa savez comprendre ces gens sympathiques
RépondreSupprimerVous aussi vous avez la danse comme activité, moi c'est ce qui m'occupe actuellement
Je trouve le temps long et toute cette pluie d'automne me fout le cafard, je m'ennuirais moins si j'étais en voyage, mon tour viendra...
En attendant votre retour, amusez vous bien...est-ce que cette fameuse bière soule un peu, vous semblez ne pas en abuser??
Baci XXX
Salut les gars, je suis en train de rattraper ma lecture. Quelle plaisir de vous lire de nouveaux et comment puis-je exprimer mon plaisir à regarder les photos dans lesquelles vous nous partagez tellement bien votre vie à Porto Novo. Merci!
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