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lundi 28 novembre 2011

L'environnement, un creuset infini de découvertes


Aujourd'hui, c'est Jean-Philippe seul qui vous parle au terme de sa collecte de données au Bénin.

C’est avec un sentiment de fierté et de nostalgie que s’est déroulé hier l’entretien de groupe de ma recherche avec les enseignants. Pourquoi ces émotions? D’abord, parce que beaucoup de boulot a été abattu en près de trois mois de travail au Bénin pour alimenter une recherche qui réunit en moi trois passions : l’éducation, l’environnement et le Bénin (ou peut-être bien l’Afrique). Ensuite, parce que cet sonne pour moi la fin de la collecte des données qui alimenteront ma recherche au Bénin.

Cette recherche, elle s’intitule Portrait de la situation actuelle en matière d’éducation relative à l’environnement au 1er cycle de l’enseignement secondaire dans le département de l’Ouémé en République du Bénin. Elle vise surtout à décrire les représentations sociales à propos de l’environnement et de l’éducation relative à l’environnement, ce qui se passe au secondaire par rapport à l’éducation relative à l’environnement et quelles seraient des pistes d’amélioration de la situation. Pour cela, j’ai finalement réalisé des entretiens individuels avec 20 enseignants, 4 directeurs d’école, 3 inspecteurs pédagogiques et 4 ONG, en plus de mon entretien de groupe hier avec 16 des enseignants déjà rencontrés. Et que dire de la documentation amassée souvent à l'arraché…

Les premiers résultats et analyses qui suivent ne sont pas du tout issus de la procédure scientifique rigoureuse qui devra être justifiée et démontrée dans mon mémoire, mais plutôt de mes premières impressions à chaud. Je vous en expose en espérant pouvoir vous intéresser sur les manières de se représenter l’environnement ici, au Bénin.

D’abord, pour les enseignants, on décrit généralement l’environnement par tout ce qui nous entoure. On réfère surtout au milieu de vie, là où on habite. Ça comprend autant les éléments vivants que les éléments non vivants. Pour nous au Québec, l’environnement est parfois perçu à plus grande échelle, alors qu’au Bénin, l’environnement immédiat occupe une place primordiale.

Quand on parle des problèmes de l’environnement, les Béninois citent souvent les problèmes qui les entourent directement. D’abord, en première place, je crois que c’est le problème des sacs de plastique, ce qu’on appelle ici les sachets de plastique. Le sac réutilisable n’a pas fait son apparition à grande échelle au Bénin et c’est très visible dans les rues. Malheureusement, les infrastructures gouvernementales ne prennent pas encore en charge la gestion des déchets. Cela a donc pour effet d’accumuler les matières résiduelles un peu partout dans les vons et en périphérie des goudrons. On ne peut donc pas se promener sans voir des sachets de plastique à moitié enfouis dans le sol, l’autre moitié à l’air libre à la surface. Parfois, on utilise même ces sachets de plastique pour allumer le charbon qui sert à préparer la nourriture. Au charbon, on ajoute un peu de pétrole et un sachet de plastique qui accélèrent le processus d’allumage du feu. Cela nous mène aussi vers des problèmes au niveau de la qualité de l’air. Dans cette catégorie, on peu autant mettre les feux qu’on fait avec les tas de déchets pour s’en débarrasser, comme si on réglait le problème, que les motos à deux temps qu’on nourrit avec de l’essence frelatée, donc avec du plomb, provenant du Nigéria, qui dégagent une fumée dense et pénétrante dans les poumons. L’érosion côtière vient rapidement dans les problèmes du sud, les feux de brousse, la déforestation, les inondations, l’utilisation de pesticides, etc. Fait très intéressant, on met aussi souvent dans les problèmes de pollution ceux liés à la pollution sonore.

Et quelle solution les enseignants trouvent-ils à tous ces problèmes de l’environnement? L’éducation! Les enseignants me disent régulièrement qu’en éduquant les plus jeunes à l’école, ceux-ci risquent de rapporter le message à la maison pour informer leurs parents. Je me plais aussi à poser la question suivante : est-ce que les enfants trouveront écho auprès de leurs parents? Les enseignants me disent généralement que oui pour une raison bien simple. Comme l’éducation demeure un privilège pour bien des parents qui n’y ont pas eu accès, en général, ils risquent moins de dévaloriser les apprentissages réalisés à l’école.

Pour les enseignants rencontrés, il y a aussi une représentation sociale de l’environnement fort intéressante qui est ressortie, celle de l’environnement – croyance. En effet, au Bénin, pays où le vaudou est très présent, l’environnement est souvent associé aux croyances. D’abord, le vaudou n’a rien à voir avec une poupée qu’on pique avec une aiguille. Quand on parle de vaudou, on réfère ici à toutes les forces divines qui appartiennent à un monde surnaturel. Les hommes peuvent entrer en contact avec ce monde surnaturel à l’aide de diverses procédures. Cette religion accorde beaucoup d’importance aux ancêtres. Et à travers ces croyances, l’environnement occupe souvent une place de choix. Par exemple, un arbre centenaire peut abriter l’âme d’un ancêtre important. Une forêt où vit un serpent vénéré peu être nommée forêt sacrée pour préserver cet animal. Un esprit peut aussi habiter un lieu qui passe près d’un cours d’eau qui doit ainsi être protégé. J’ai donc été surpris d’apprendre que le vaudou permettait souvent de jouer un rôle de protection de l’environnement. Cette découverte est fascinante, car on se rend compte que des croyances qui nous paraissent surprenantes à première vue peuvent jouer un rôle important dans la conservation de l’environnement. Cela n’est pas sans me rappeler l’importance prédominante de la nature, de sa préservation et de sa divination pour les peuples autochtones du Québec.

Bien que ces croyances sont pour certains bien ancrées, alors que pour d’autres, elles représentent un folklore national aujourd’hui, elles mettent pleinement en valeur la culture béninoise. En ce sens, les enseignants reprochent parfois le fait que ces éléments de leur culture ne soient pas introduits dans les programmes d’études, souvent trop influencés par les Occidentaux. Les savoirs européens dominent beaucoup au niveau des apprentissages prescrits dans les programmes d’études en Afrique, ce qu’on appelle l’eurocentrisme.

Ces enseignants ont donc lancé un cri du cœur en voyant en l’environnement une occasion formidable de parler des croyances de leur peuple, doucement occidentalisé depuis quelques siècles. Les deux principales raisons de ces pertes de culture sont la colonisation de l’Afrique et la montée des religions qui fait aussi perdre les croyances traditionnelles peu à peu. À cet effet, nous avons reçu la visite de Benoît XVI la semaine dernière au Bénin. On entend même dire que sa venue n’est pas surprenante, car l’Afrique est un terreau fertile prometteur pour l’avenir de la religion catholique. On parle parfois de religions ici comme on parle de parts de marché. Bref, si on ferme cette petite parenthèse, l’environnement peut jouer ce rôle de valorisation des croyances ancestrales du Bénin. Quelle belle découverte!

Les éléments décrits ci-dessous ne sont qu’une infime partie des données amassées lors de ma recherche. Je pourrais bien sûr entrer dans les détails, mais il faudrait mettre davantage d’éléments en contexte pour mieux les situer. Je retiens toutefois de cette recherche que l’environnement est un terrain fertile de découvertes, un creuset de diversité biologique, mais aussi de diversité sociale, culturelle, humaine…

Lorsqu’on s’intéresse à l’environnement, on s’intéresse non seulement à la nature, mais aussi aux êtres humains qui partagent un milieu de vie. Peu importe là où on se trouve dans le monde, on ne trouvera jamais deux manières identiques d’aborder l’environnement. Et bien que j’aurai répondu à de nombreuses questions lors de cette recherche, elle me donne encore plus la soif d’en apprendre à propos de l’environnement, plutôt que de me contenter. Les manières de se le représenter un peu partout sur cette planète nous offrent la chance de découvrir une foule d’interactions passionnantes. De grandes leçons de vie se cachent derrière ses dynamiques!

Environnementalement vôtre,

Jean-Philippe

samedi 19 novembre 2011

Le Bénin en cinq sens - Le plaisir d'entendre

Le moment est tout désigné pour vous écrire un article sur l’ouïe. Nous sommes présentement étendus dans notre lit et à l’extérieur, il y a une cérémonie de baptême au coin de notre vons, soit à quatre maisons. Les bâches installées depuis maintenant deux jours, on a aujourd’hui disposé des chaises de plastique sur toute la largeur de la rue sous ce chapiteau. Que manque-t-il pour vous décrire l’ambiance? Deux animateurs de foule qui poussent des cris religieux sans harmonie en toute cacophonie. En trame de fond, le vendeur de FanMilk qui klaxonne pour nous signifier sa présence et les oiseaux qui gazouillent. Nous, nous sommes enfermés dans notre chambre en tentant de couper les bruits venant de l’extérieur en écoutant du Barry White qui peine à surclasser le baptême. Aujourd’hui donc : l’ouïe.


Puisque ça fait assez longtemps que nous prenons des notes pour rédiger un article sur l’ouïe, nous allons donc vous faire quelques rubriques qui sauront toutes vous divertir. À lire en un ou plusieurs temps, selon… Si vous n’esquissez pas au moins un sourire durant la lecture, c’est que novembre vous affecte pleinement. Relisez cet article en décembre!

Environnement sonore quotidien

8 heures. Le cadran sonne, mais nous sommes déjà réveillés…

4 heures. La nuit, nous laissons souvent la porte ouverte pour créer un courant d’air, car il fait encore 32 degrés le jour ici. Toutefois, grand-maman et maman n’ont pas l’habitude d’attendre le levé du soleil pour commencer leur journée. Il nous arrive parfois d’entendre marmonner grand-maman qui récite sa prière matinale en se promenant dans toutes les pièces de la maison, comme pour chasser les mauvais esprits. Si nous prêtons bien l’oreille, ce sont les cuillères de maman dans les chaudrons que nous entendons, elle qui s’affère déjà à cuisiner notre diner.

5 heures. Le minaret se met de la partie… Le Bénin étant une société ouverte religieusement, musulmans, catholiques, animistes et autres confessions cohabitent relativement bien. Même si la cohabitation se déroule convenablement, pas d’accommodement raisonnable : le minaret réveille tout le monde, faisant fi de la confession des dormeurs du quartier.

6 heures. Les coqs sentent que le soleil va bientôt se lever; ils décident alors que leur journée commence. Le coq de notre maison terminant tranquillement sa puberté, c’est avec la voix cassée, enrouée, en pleine mutation qu’il nous souhaite bon réveil.

7 heures. Avez-vous déjà vu sur une de nos photos les deux cocotiers devant la maison? Ils abritent une incroyable colonie d’oiseaux jaunes qui ont construit leurs nids sur les grandes feuilles de manière à ce qu’ils résistent tant au vent qu’à la saison des pluies. C’est à leur tour de nous gazouiller par dizaines un « Bon matin! » bien senti.


Pour ceux qui sont déjà venus au Bénin, vous vous rappellerez aussi que 7 h sonne l’heure où les enfants s’occupent de la devanture de leur maison. Nous entendons donc de doux bruits de balai sur la terre rouge extérieur ayant pour but de nettoyer la devanture de la maison. Façonnés avec des feuilles gigantesques, nous pourrions même appeler cela la valse matinale des balais.

8 heures. Quand le cadran sonne, ça fait aussi 1 heure que la vendeuse ambulante passe et repasse dans la rue en criant : « Piiiiii-chôôôôô » pour annoncer son « pain chaud » qui n’est pas chaud pantoute. On descend donc prendre le petit déjeuner. Une fois sur deux, il y a dudit pain-chaud-pas-chaud sur la table.

9 heures. C’est vers cette heure que grand-maman sort dans la cour intérieure pour s’occuper de ses pigeons. Pourquoi des pigeons, nous direz-vous? Pourquoi des chiens domestiques, vous diront-ils? Les roucoulements s’intensifient avant ce moment où grand-maman va leur donner leur maïs quotidien. On ne peut pas faire autrement que de penser à Monique Jérôme-Forget interprétée par Marc Labrèche pour les adeptes de 3600 secondes d’extase, « Rrrou-rrrrouououou! » Et en plus, ça sonne vraiment drôle une envolée de pigeons. Du moins, ce n’est pas très crédible… Ne reste plus à grand-maman qu’à ramasser les dizaines de fientes au sol. Une autre forme de joie des animaux domestiques! Même vétérinaire, Marie-Josée vous dirait surement qu’on devrait plutôt les embrocher.



10 heures. La journée de Jean-Philippe est déjà commencée et celle de Samuel débute. D’ailleurs, maman se plait à dire aux deux jours : « Samuel, tu dors trop toi là! », avec son magnifique sourire. C’est à ce moment qu’un des téléphones portables de maman se met à sonner et interrompt la conversation sans autre formalité. Il faut s’y attendre à tout moment de la journée, car avec la faible quantité de téléphones fixes au Bénin, tout le monde a au moins un portable. Et comme au Québec, c’est toujours aussi agressant de se faire couper par un téléphone, comme une force externe de la nature, alors que notre présence de toute chair ne prévaut pas sur la machine.

11 heures. Un beau matin, nous nous promenons sur le goudron principal. Nous entendons alors une sirène qui arrive au loin. « Tiens, un véhicule d’urgence qui arrive. C’est quand même rare. » Et c’est à ce moment que nous voyons des gyrophares sur un véhicule qui se faufile dans la dense circulation. Sur ce dernier, on peut lire Ets Repos éternel, ce qui veut dire Établissements Repos éternel. Ce véhicule d’urgence n’est rien d’autre qu’un corbillard se dirigeant vers le cimetière à la vitesse de la police ou d’une ambulance.

12 heures à 15 heures. Entre ces heures, généralement, toute activité cesse pour laisser place à la chaleur du zénith et à la sieste.

16 heures. L’activité reprend dans le salon de la maison. Souvent, des gens viennent saluer la famille; il y a les habitués et les visites plus rares. Ça se met donc à parler soudainement très fort. Un beau jour, vers la fin de l’après-midi, Ahmed, le fils ainé de maman, frère de Fred, arrive à la maison. Pendant ce temps, nous sommes en haut dans notre chambre/bureau de travail avec Pascal. Soudain, Ahmed se met à parler très fort et maman lui répond sur le même ton. Une chose est certaine : on s’engueule en bas et ce n’est pas beau à entendre. Heureusement, nous avons notre interprète goun avec nous pour nous rapporter toute scène de vie hors de notre compréhension. Comme cela nous arrive souvent : « Pascal, qu’est-ce qu’ils disent en bas? » « Papa est allé acheter au marché et il raconte ça à maman. » C’est tout!! Pas de querelle, rien! Juste des Béninois qui parlent fort. Et c’est comme cela chaque jour. Notre petit cœur sensible au ton qui monte est maintenant devenu presque indifférent à ce genre de situation.

17 heures. C’est le moment où on sort souvent pour aller acheter une gâterie dans les vons tout autour. En approchant de notre vendeuse d’ignames frites préférée, on croise un ronronnement de vieux moteur deux-temps. Ça sonne comme le vieux rafiot à vapeur de Popeye. C’est un des innombrables moulins de la ville qui réduit en farine tous les grains que les habitants achètent au marché afin d’en faire la bouille, la pâte (wô) et autres préparations. Quand on croise le meunier qui travaille toute la journée dans l’incessant « pout-ke-pout-ke-pout » du moteur, il nous salue. Son corps est plus blanc que le nôtre, à force de travailler dans la farine! Pourtant, le meunier, lui, ne se fait pas crier dans la rue « Yovo! Yovo! », comme nous qui déambulons à cette heure où les enfants rentrent de l’école et où tout le monde profite de la fraicheur extérieure qui s’installe tranquillement.

18 heures. De retour à la maison avec notre gâterie (qui s’appelle aussi collation), Bernice se fait encore une nouvelle coiffure en se regardant dans le reflet d’une des nombreuses fenêtres teintées de la maison. Elle chante très fort des chansons d’amour, à la sauce Céline Dion. Et si elle n’est pas dans une forme excellente, c’est la radio qui remplace la voix de Bernice.

19 heures. Rien à déclarer. Sauf peut-être Sam ou JP qui s’exaspèrent à faire comprendre à Pascal ses devoirs.

20 heures. Une cacophonie sans nom nous parvient du goudron à six coins de rue de nous! Ce sont des kiosques temporaires (pour trois mois) qui vendent des cellulaires qui se sont installés pour les achats de Noël sur le bord de la voie. Bien sûr, ici comme ailleurs, là où il y a un commerce, il y a son concurrent qui vient à côté. Et c’est là que commence la guerre entre les deux : qui attirera le plus de clients? Leur stratégie pour attirer les clients : un système de son de 3 mégawatts qui crache une musique infernale à au moins 1 kilomètre à la ronde. Et comme ils sont deux, c’est en plus à qui aura le système de son qui crache le plus fort! Tous les jours, ça rend vraiment agressif. La pollution de l’espace sonore est un réel problème et comme les règlementations sont absentes, il n’y a plus qu’à endurer… ou faire un meurtre.

21 heures. C’est l’appel : le générique de notre feuilleton préféré, Shree, résonne dans toute la maison. Toute activité cesse illico!

22 heures. Alors que les marchands de téléphones remballent pour la nuit, c’est le club très sélect Abidjan VIP, juste à côté des kiosques, qui prend le relai. Et qui dit boite de nuit dit jusqu’à 3 h du matin. Pitié!

23 heures. Pendant que nous nous brossons les dents, on peste contre Abidjan VIP qui perturbera la quiétude requise pour s’endormir. C’est à ce moment que chaque soir JP dit : « Ça a pas d’allure! Je vais allumer le ventilateur pour camoufler le bruit. » Sam répond : « Mais là, ça va bouffer ben trop d’électricité si on le fait rouler toute la nuit et ça va faire du bruit aussi! » JP répond : « C’est pas grave. On va le payer le maudit compte d’électricité! J’aime mieux m’endormir avec un ronronnement continu et du vent. » Et c’est sous le bruit rassurant du ventilateur que nous nous endormons pour recommencer le cycle le lendemain matin.

En synthèse, on peut dire que le sommeil profond de 3 h à 4 h du matin est TRÈS… TRÈS précieux!

Prénoms entendus au Bénin

Avant de passer à une prochaine rubrique, nous vous offrons celle-ci sur des prénoms entendus au Bénin souvent plus d’une fois. Ces prénoms nous semblent parfois d’une autre époque que la nôtre. D’autres sont tout simplement à mourir de rire, en tout respect de ces gens rencontrés.

Dans la catégorie Prénom d’une autre époque!

Alastaire; Gervais; Fulgence; Nazaire; Nestor; Barnabé; Léandre; Ernest; Félicien; Octave; Marius; Anasthase; Roméo; Idelphonse; Saturnin; Casimir; Lucien (14 ans); Hortense.

Dans la catégorie Prénom indigène qui sonne drôle en français!

Nouhoun (à prononcer rapidement); Chitou.

Dans la catégorie C’est pas la modestie qui va m’tuer!

César; Princia; Magloire; Prospère; Ascension; Dieu Donné.

Dans la catégorie Qui a pensé à appeler son enfant d’même?

Innocent; Bienvenue; Euloge; Cornaud; Janvier; Fidélia; Espérance; Sagesse; Rosa-Mystica; Euphrasie; Léchidia; Matachrist.

Et maintenant, si vous voulez vous amuser à les relire, vous pouvez même les prononcer à la Béninoise en enlevant tous les « r ». Pour vous faciliter la tâche, Pascal peut aussi vous en réciter quelques-uns…



Les répliques de Pascal

Parlant de Pascal, il ne cesse de nous sortir des perles de langage que nous ne pouvons nous empêcher de noter au fil du temps. Voici donc un potpourri des meilleures répliques de Pascal.

— Pascal et Samuel sont couchés sur le lit. Alors que Pascal joue avec le visage de Samuel, il s’interroge : « Dis-moi, quand vous êtes nés, ils vous ont étiré le nez, ou bien? »

Samuel, alors qu’il est enrhumé, dit à Pascal : « Tu sais, le meilleur médicament c’est le repos. » Pascal, de lui répondre : « Et on vend ça ici? »

Pendant que Pascal observe encore notre corps, il regarde son propre nombril saillant. Puis, il dit à Jean-Philippe : « Je peux essayer de faire sortir ton nombril? » Quelques minutes plus tard, constatant les grains de beauté sur notre corps, il nous dit sérieusement : « Je vais vous enlever les saletés. »

Voulant parler à Pascal, Samuel l’appelle dans la maison, sans réponse. Quelques minutes plus tard, Pascal apparait dans notre chambre. Samuel lui dit donc : « Je croyais que tu étais parti, car je t’ai appelé et tu n’as pas répondu… » En réponse, Pascal lui réplique très sérieusement : « Tu m’as appelé par la bouche? » D’un ton amusé, Samuel répond : « Oui, Pascal, je t’ai appelé par la bouche! »

Dans le même ordre d’idées, pendant les leçons de Pascal, ce dernier a demandé à Jean-Philippe de lire un texte que Pascal avait déjà lu pour le devoir de français. Jean-Philippe l’a donc lu dans sa tête. Avant la fin de sa lecture, Pascal lui a dit : « Tu peux lire avec ta bouche tonton? »

Quelques jours avant la rentrée scolaire, nous avons eu le plaisir d’accueillir une petite peste de 13 ans à la maison, fille d’un oncle, et son frère. Hypocrite et déplaisante à toute heure, Pascal a semblé trouver la semaine en sa présence très longue. Un bel après-midi, Pascal vient nous voir fâché : « Moi et l’autre garçon on jouait et la fille elle s’est avancée et elle a lâché sur nous! » Traduction libre : « En jouant, on s’est fait pété d’sus! »

Pascal est assis au sol à côté de son plat de nourriture à moitié consommé. Samuel lui fait remarquer que son plat est infesté de mouches. Pascal, qui refuse de manger davantage, explique sa vision des choses : « Tu sais, il ne faut plus manger la nourriture quand il y a eu les mouches parce que les mouches, elles piétinent les cacas. »

Évasion à Grand Popo

Dans le tumulte de notre environnement sonore quotidien, il y a les fins de semaine à l’extérieur de Porto Novo qui emplissent nos oreilles de nouveaux sons. Et une des plus mémorables de ces sorties fut notre saut à Grand Popo, petit village côtier tout près de la frontière togolaise.

Là-bas, il y a tout ce qu’il faut : la plage, le soleil et l’océan. Par contre, la mer est on ne peut plus violente. Les vagues, ne frappant aucun haut-fond avant la côte, viennent déferler sur nous à toute vitesse, brassant dans leur ressac de magnifiques coquillages blancs troués en leur centre et du sable grossier qui exfolie fortement la peau. Avec l’Atlantique comme fond, quoi de mieux pour s’endormir? Ce n’est par contre pas le son des vagues violentes qui nous a réveillés le lendemain matin, mais bien la voix d’une dizaine d’hommes qui chantaient. Quelques minutes plus tard, c’est un instrument à percussions métallique qui s’ajoute à la chorale. Piqués dans notre curiosité, nous sortons de notre chambre donnant sur la plage.

Devant nous, une trentaine de pêcheurs s’affèrent à tirer un immense cordage qui va se perdre dans le sillage des vagues. Ils tirent un filet rempli de poissons en suivant la cadence du percussionniste et des chants. Enchantés, nous nous approchons, puis nous nous faisons offrir de tirer avec le groupe. Pourquoi pas? Nous empoignons un bout de corde et c’est ainsi que commence notre plus grande partie de souque à la corde à vie. Notre adversaire : le dieu des océans.

L’expression « centimètre après centimètre » n’a jamais été aussi sentie. Chaque pas supplémentaire vers l’arrière est une torture, chaque mètre est un combat à gagner. La voix des pêcheurs qui crient « heppa! » (tirez!) est notre seul encouragement; la répétition frénétique du rythme tambouriné sur la pièce de métal, notre seul moyen d’oublier la douleur dans nos mains irritées. Nous tirons inlassablement en reculant sur la plage. 200 mètres derrière nous, il y a un arbre autour duquel le premier pêcheur de la chaine attachera la corde lorsque nous y serons rendus. Notre seul espoir de repos. Une fois le filet attaché, on retourne lentement jusqu’à la mer. Les pêcheurs grimpent aux arbres et croquent dans un fruit de cola fraichement cueilli pour se donner de l’énergie, le même cola que le Coca-Cola. Des bonnes dames sont installées à l’ombre d’un parasol et vendent des calebasses d’eau aux hommes qui travaillent dur. De retour à l’eau, on observe la bouée du filet au loin. Elle ne semble pas avoir bougé d’un poil! La clochette tinte à nouveau et c’est le moment d’empoigner encore la corde et de recommencer.

Bien sûr, à chaque nouvelle récidive de notre part, les locaux s’étonnent. Ils sont résistants ces Yovos-là! Ils n’ont pas encore abandonné! Et nous n’abandonnerons pas avant la fin non plus : l’orgueil! Nous sommes en plein combat avec notre corps. Les chants des pêcheurs nous saoulent. Nous n’avons même plus chaud. On tire inlassablement. Pendant une heure. Deux heures. Au fil du temps, des villageois sont venus s’ajouter au groupe.

Une fois la bouée bien rapprochée, le musicien accélère le rythme et un pêcheur passe à travers les tireurs pour distribuer un petit verre de « sodabi » (eau de vie de palme entre 40% et 80% d’alcool selon la préparation). On reprend espoir, mais c’est pourtant quand il est tout près que le filet est le plus difficile à tirer. Nos muscles sont tendus et hyper sollicités. Si nous lâchons la corde quelques secondes, notre main tremble tant elle a l’habitude d’être sous tension. Les centimètres ont fait place aux millimètres et le simple fait de faire du sur-place est déjà un énorme gain sur les vagues. Les pêcheurs crient et se laissent littéralement tomber vers l’arrière pour trier de tout leur poids.

Le début du filet vient de sortir! Femmes et enfants se ruent pour démêler les mailles au fur et à mesure qu’elles sortent de l’eau. On ramasse déjà les poissons derrière les tireurs. Trois heures après le début de notre contribution, le filet est complètement émergé. Les pêcheurs nous remercient de dix gros poissons on ne peut plus frais, notre premier salaire béninois. On va se régaler ce soir… Nous sommes exténués. Les pêcheurs, eux, sont déçus de leur récolte et veulent relancer le filet pour cet après-midi. Découragés pour eux, nous, nous ne nous voyons pas recommencer la même chose dans deux heures! Eux peuvent faire ça, deux fois par jour, quotidiennement. Mais pas nous!

Ce jour-là, nous avons appris le vrai sens de l’expression « bêcher pour son pain ». Quand on pense que nos treuils modernes ont remplacé à beaucoup d’endroits l’huile de coude, on ne peut plus se surprendre de la surpêche! Ici, ces pêcheurs traditionnels peuvent être fiers de gagner leur vie à la sueur de leur front!

Une belle leçon pour un tintement de cloche…

Manières de parler au Bénin

Pas besoin d’expliquer à un Québécois que la manière de parler le français à travers le monde varie. Voici notre collection des meilleurs traits de langage du voyage.

En revenant à la maison l’autre soir, Bernice mangeait du maïs soufflé. Elle nous a offert du « pov conne ».

À l’occasion d’une marche d’après-souper, nous passons devant ce qu’on appelle ici une cafétéria, mot qui s’épèle de maintes manières. On y vend généralement des repas rapides, comme du spaghetti ou de l’omelette. En passant devant une cafétéria non loin de la maison, nous demandons à la maman ce qu’elle vend. « Ici, y’a tifoi. » Nous vous avions déjà parlé du tifoi dans une chronique précédente… Avez-vous élucidé le mystère, car vous en saurez le secret aujourd’hui. Comme souvent au Bénin, la clé de la compréhension se trouve dans le « r ». En ajoutant le « r » au bon endroit, vous trouverez tifroi. Et en faisant un peu de traduction, peut-être que ça finira par sonner : thé froid! Ingrédients du thé froid : lait sucré Jago, poudre de chocolat Milo, glace et eau. En bref, tout sauf du thé. Et avec ça, vous trempez un peu de « Piiiiii-chôôôôô », du pain-chaud-pas-chaud. Avec la chaleur ambiante, ça rafraichit!

Comme partout à travers le monde, celui qui a le moindrement d’éducation ne sait jamais très bien quelle formule de politesse énoncer pour chercher la salle de bain. Et ça, c’est encore plus vrai en sol étranger. Après quelques tentatives, nous avons finalement découvert qu’ici, pour être poli, on demande : « Où puis-je me mettre à l’aise? »

Par contre, en famille, l’étiquette n’a plus sa raison d’être. L’autre jour, Fred a été malade. Ça nous a donné l’occasion d’entendre une perle de réplique. En parlant d’un médicament vermifuge, alors que Fred souffrait du paludisme, maman a dit : « Si tu prends ça, tu vas chier toute l’eau chaude dans ton corps et tu n’auras plus la fièvre. Après, tu seras à l’aise! »

Malheureusement, le père de Fred, mari de maman donc, est décédé il y a une semaine et demie. La cérémonie d’enterrement est à son sommet de préparatifs. Chose curieuse, nous n’avions jamais vu le père de Fred, il restait ailleurs, avec une autre épouse. Au Bénin, la polygamie demeure très visible. Et dans le cas du père à Fred, il avait trois épouses pour huit enfants. À l’occasion donc des préparatifs de l’enterrement de son mari, maman a dit : « Je vais vous donner l’adresse pour aller faire les chapeaux. Mes coépouses aussi les ont fait faire à cet endroit. » Comment retenir son rire devant maman qui nous parle le plus sérieusement du monde de ses COÉPOUSES!!!

Dans un autre ordre d’idées, il y a de ces expressions douces à l’oreille. Par exemple, pour faire pression sur quelqu’un, on parle plutôt de « Faire diligence. » Aussi, si vous êtes gênés de parler de relation amoureuse au lit, vous pourrez plutôt demander à votre bienaimé(e) s’il ou elle veut bien aller « Faire la vie! »

L’autre jour, à Cotonou, nous avons mangé dans un petit maquis où on vend de la nourriture dans la rue. À la fin du repas, Jean-Philippe tend à la bonne dame un billet pour payer. Évidemment, ici, avoir sa monnaie est toujours problématique; il faut donc faire des pieds et des mains pour la trouver, car le jour où on a frappé les pièces de monnaie, on dirait qu’on a fait la moitié de la commande seulement. En face de Jean-Philippe, la bonne dame l’informe donc de la situation : « Attendez… Je viens. Je vais vous envoyer les 400 francs. » Euh, d’accord… Devons-nous attendre ou si elle va nous l’envoyer par la poste?

En terminant, rendons compte de quelques répliques savoureuses de Fulbert, notre deuxième homme de confiance avec Fred et assistant de Jean-Philippe pour sa recherche. Comme son boulot d’assistant lui permet de gagner un peu d’argent dans ce pays où les gens qui cherchent un emploi se comptent en nombre beaucoup plus important que les offres d’emploi, Fulbert a dit à Jean-Philippe : « Avant, on me demandait ce que je faisais comme travail, mais je ne savais pas quoi répondre... Maintenant, ça peut sortir de ma bouche. »

Il y a un concept que les Noirs ne comprennent souvent pas, celui que la peau des Blancs brule, contrairement à la leur… Quelle tête Jean-Philippe a-t-il faite quand il a entendu Fulbert lui dire à moto : « Le soleil, ça me pique trop! »

Alors que Fulbert a demandé l’âge exact de Jean-Philippe, Jean-Philippe lui a plutôt renvoyé la question : « Quel âge tu crois que j’ai? » Il lui a répondu le plus sérieusement du monde : « Je crois que ton âge se situe dans l’intervalle fermé de 25 et 30 ans. » Réponse digne d’un cours de mathématique!

À la suite de vos commentaires…
À la demande de Coumba, nous vous offrirons très bientôt une photo du délice que représentent les ananas du Bénin. Miam! Nous nous croisons les doigts très fort pour que les mangues soient prêtes avant notre départ…

mardi 15 novembre 2011

Escapade au Togo

Le temps file à une vitesse folle! Il nous semble que c’était hier que nous descendions de l’avion dans la chaude et moite noirceur de Cotonou et voici que nous avons déjà passé le zénith de notre passage en terre béninoise. Ceux qui ont entamé des voyages d’un certain temps le sauront; il existe ce point-charnière dans le temps au-delà duquel on réalise qu’il ne reste plus suffisamment de temps pour tout faire ce qu’on avait la ferme intention de réaliser au début du séjour. C’est le moment le plus déchirant du voyage. Le moment des choix et des sacrifices. Dans un périple qui peut durer des mois et dans lequel on vit dans un quotidien, c’est étrangement un moment très exact et précis qui fait le pivot dans notre tête entre la pensée qu’il reste du temps et celle que nous n’en avons plus que trop peu. En un éclair, on s’étonne : «Le retour s’en vient donc bien vite! Ça y est, on n’a plus le temps pour tout ce qu’on a de prévu.»

Murs de nos expériences passées, nous avons appréhendé ce moment depuis le début et avons tout fait pour l’adoucir. C’est pourquoi nous avons rapidement prévu des moments de voyages dans le voyage. Ainsi, on évite de se retrouver à tout condenser à la fin du séjour… même si c’est encore ce qui va nous arriver de toute façon! Vous avez déjà été témoins des photos prises à Abomey où Mélanie du Togo était venue nous rejoindre pour quelques jours. Bien entendu, il aurait été impoli de ne pas rendre la pareille! Nous sommes donc partis un certain jour du début novembre pour aller visiter Mélanie dans son pays d’accueil, le Togo.

En observant une carte géographique, vous remarquerez que le Togo est directement à l’est du Bénin et que c’est un bien petit pays; une bande qui borde la côte de l’Atlantique et s’allonge dans les terres au nord.

Ici, les frontières sont des plus absurdes. Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle que les Européens se sont volontairement partagé les territoires africains, ne se souciant pas du fait qu’ils aient pu diviser des villages, des ethnies ou des familles linguistiques. L’Afrique d’aujourd’hui est donc le produit de ces divisions arbitraires. Avant la colonisation, l’Afrique était un territoire ouvert où des milliers de clans et de groupes cohabitaient dans un univers sans frontières claires et dans un équilibre relatif entre les guerres de clans et les unions de villages. Au 19e siècle pourtant, les Européens, qui avaient jusqu’à maintenant uniquement occupé les côtes du continent en fondant quelques protectorats où marchandises et esclaves transitaient, deviennent plus gourmands. Ils veulent pénétrer plus profondément dans les terres africaines et agrandir leurs empires coloniaux. S’en suit une course folle pour savoir qui des explorateurs français, anglais, allemands, portugais ou hollandais fouleront une terre nouvelle en premier pour y planter le drapeau de leur pays. À la suite de conflits militaires européens, les grands dirigeants de ces pays s’entendent sur une division définitive du territoire africain, à des milliers de kilomètres de ce dernier. À notre arrivée au Bénin, nous ignorions tout de cette histoire. Pour nous, la division des pays en Afrique nous semblait dictée par des réalités diverses basées sur l’histoire des peuples qui y vivaient; issue d’une histoire africaine, quoi. Ce n’est qu’en discutant avec les gens que nous avons constaté qu’ils considèrent le partage de l’Afrique comme le résultat d’une histoire européenne. C’est une séparation imposée et dictée par des intérêts hégémoniques cruellement eurocentristes. L’Afrique actuelle vit maintenant avec les relents du colonialisme qui a imposé entre autres cette division absurde du continent. Voilà pour la petite histoire géographique. Vous pouvez donc aussi vous imaginer les dures transformations sociales et économiques ayant pu influencer le mode de vie de ces centaines de peuples indigènes. Encore aujourd'hui, nous pouvons être témoins de ces changements subits et imposés par les colonisateurs. Nous comptons bien sûr sur nos amis historiens pour préciser ou corriger certaines informations au besoin.

Sam et JP montent donc dans un taxi en direction de Lomé, la capitale du Togo. Trois heures plus tard, la voiture remplie de trois passagers à l’arrière, de deux à l’avant et du chauffeur approche des lignes togolaises. Nous croisons alors deux camions de marchandises remplis à ras bord de matelas. Et par-dessus le conteneur de matelas, il y a des dizaines de passagers qui s’accrochent comme ils le peuvent aux sangles et aux poutres de métal. Les camions roulent régulièrement vers la frontière. Le tout forme un convoi bien spectaculaire, vous en conviendrez.

C’est la ligne togolaise. Tout le monde descend du taxi et traverse à pied. Le taxi nous attendra de l’autre côté de la frontière… du moins… on l’espère, puisque nos bagages sont avec lui. Pour les Béninois, traverser les lignes est simple et rapide. Ils n’ont besoin que d’une carte de citoyenneté et de 1000 francs CFA pour payer les droits de douane (ou pour soudoyer le douanier) (ou les deux). Pour les étrangers, c’est plus compliqué. Il faut arrêter à la police béninoise pour qu’ils remplissent un formulaire. « D’où venez-vous? Où allez-vous rester au Togo? Pour combien de temps? » Puis on appose un tampon de sortie au passeport. En avant! Le no man’s land Bénin-Togo est bondé de bonnes dames qui vendent de tout. Grillades, avocats, bananes frites (aloco) et les premières mangues de la saison (miam!). À la police togolaise, on remplit aussi un formulaire. « D’où venez-vous? Où allez-vous rester au Togo? Pour combien de temps? » on connait la chanson. On paye 20 000 francs CFA pour le visa. Ou pour soudoyer le douanier? Que nenni! Une charte de prix bien en évidence détaille la valeur des visas par pays. On ne mettra pas de corruption là où il n’y en a pas, à notre grand bonheur. Et nous voici au Togo!

Prochaine mission : retrouver notre taxi dans la centaine de voitures stationnées un peu n’importe où sur la voie ou dans des stationnements et qui attendent eux aussi leurs passagers. «Bon… Il ressemblait à quoi notre taxi déjà?» «Je sais pas, il avait une plaque d’immatriculation du Bénin et le chauffeur était noir…» Bonne chance! Heureusement, nous n’avons pas le temps de chercher plus en avant. Le chauffeur, furibond, accourt vers nous en nous réprimandant. «C’est trop long, hein!» Ici, personne ne comprend que les formalités risquent d’être plus longues pour un Canadien que pour un Béninois, de la même manière qu’un Canadien passe facilement la frontière étatsunienne alors que l’Africain aura besoin d’un visa. Même sans avoir perdu une minute, nous avons droit à un magnifique air de bœuf. Heureusement pour nous, ici les gens explosent, puis oublient vite et le chauffeur ne nous en tient pas rigueur longtemps. En fait, on dirait plus que c’est une tradition de se choquer auprès du dernier arrivé…

Une fois parvenus à Lomé, après avoir traversé le plus grand port d’Afrique de l’Ouest bordé d’une route sablonneuse en construction, collants de sueur, souillés de poussière, les cheveux en bataille, nous retrouvons Mélanie et son ami togolais, Coco. Le voyage n’est pas terminé. Nous devons monter pour la fin de semaine à Kpalimé, le village de Coco. Il faut encore s’entasser dans un taxi! La pluie menace. Soudain, c’est le déluge. Tout le monde doit fermer les fenêtres, pourtant seule source de bonheur dans ce genre de taxi. Bien sûr, comme la voiture moyenne n’a plus de système de ventilation fonctionnel, la température devient vite insupportable. L’habitacle s’embue en dix secondes. Nous suons à grosses gouttes par-dessus notre crasse qui, depuis le matin, s’accumule sur notre peau à cause de la poussière des routes et de la fumée des voitures. L’eau s’infiltre par les joints vieillis des fenêtres et le chauffeur essuie frénétiquement le parebrise avec un tissu pour écarter la buée toutes les deux minutes, question de voir un peu où on va… Coco somme le chauffeur de ralentir et de se rendre visible des autres voitures en allumant les phares. Sam et JP ne rêvent que d’une douche. Pas de nourriture, pas d’eau; juste une douche bien froide et du savon!

Vous vous direz: pourquoi subir tout ça? La réponse est: simplement, pour voir Kpalimé une fois dans sa vie. Imaginez un village au cœur des montagnes. Une nature luxuriante tout autour de vous. Des gens incroyablement sympathiques qui vivent la vie doucement et avec une candeur touchante. C’est Kaplimé.

Au détour des promenades que nous faisons avec Coco, nous entrons en contact avec la nature comme jamais nous ne l’avions encore fait durant ce voyage. Nous gravissions les montagnes pour atteindre par des sentiers escarpés des cascades d’eau cristallines, jaillissant des sommets. Enclavée dans des vallées, la bruine qui colle aux parois rocheuses donne naissance à une multitude d’êtres vivants. Les mousses et fougères foisonnent. Les plantes tropicales, qu’on reconnait parce que «Ah, maman en a une comme ça dans un pot chez elle à Longueuil», prennent ici une tout autre échelle de grandeur. Les papillons virevoltent par centaines autour de nous. C’est la biodiversité africaine!

En redescendant des cascades, on croise des arbres centenaires monumentaux qui s’élèvent seuls au milieu de la brousse fraiche et verdoyante comme des géants régnant sur leur domaine. Au détour d’une courbe, nous goutons une bière de palme locale qu’on boit à même une calebasse évidée. «Dégelasse!», dit JP. «Moi j’ai aimé ça.», dit Sam. Au soleil couchant, on croise une de ces termitières gigantesques jaillissant du sol telles des obélisques rougeoyants à la lumière de l’astre qui s’éteint. Nous sommes si heureux de constater que l’Afrique recèle encore de ces espaces naturels si précieux pour notre survie sur cette terre!

Notre seule déception du voyage résidait dans le fait que nous allions manquer Tabaski dans notre famille béninoise. Tabaski est le nom donné ici à la fête musulmane appelée aussi l’Aïd du mouton. À cette occasion, toute bonne famille musulmane doit acheter un mouton pour l’égorger selon le rite religieux et le manger en famille. Nous aurions tellement voulu voir grand-maman à Porto-Novo procéder à ce rituel si inusité pour nous.

Qu’à cela ne tienne, la vie fait bien les choses, nous vivrons notre Tabaski en marchant à Kpalimé. Ce jour-là, Coco a voulu qu’on rende visite à sa mère dans un quartier un peu loin du centre. Par un soleil au zénith, nous cheminons dans les routes de terre pentues. C’est à un carrefour que nous découvrons la première étape de notre chemin de croix à la sauce Tabaski. Sous un arbre, bien à l’ombre, des dizaines de villageois sont en train de procéder à l’égorgement sacré. Plus de vingt moutons sont déjà allongés au sol, immobiles, inertes. Un autre, arborant lui aussi une plaie béante au cou est encore pris de convulsions nerveuses. Deux ou trois autres sont toujours à quatre pattes en attendant leur tour. Certains hommes s’affairent déjà à dépecer les animaux. Un jeune enfant aiguise un long couteau sur une pierre. Première étape du chemin de croix : le mouton est égorgé. Dix minutes plus tard, ce sont des femmes et des enfants que nous croisons. Ils ont le dos cassé au-dessus de bassines remplies d’eau et ils frottent énergétiquement ce qui ressemble sans aucun doute à des viscères. Foies, reins et intestins teintent l’eau d’une couleur indescriptible. Deuxième étape du chemin de croix : le mouton est éviscéré. Encore plus loin, une bonne dame retourne un mouton étêté au-dessus du feu. Il semble avoir été gonflé de l’intérieur. Il ressemble à un gros ballon carbonisé. Un enfant nous croise tenant fermement par les cornes une tête de mouton dépourvue de son corps, comme un trophée. Une autre famille fait cuire une tête sur les braises. Troisième étape du chemin de croix : le mouton est gonflé et chauffé de l’extérieur. Puis nous arrivons chez maman-Coco. À notre départ, nous avons finalement droit à la dernière étape du chemin de croix quand nous croisons un immense brasier ceinturé de moutons ouverts en deux, n’arborant plus que la chair et les os, et bien embrochés par les pattes sur des pieux en X.

Samuel ne peut s’empêcher de penser que chaque année, Tabaski signe la mort de millions de moutons dans le monde. Entre l’usine Olymel à tous les jours et Tabaski une fois par année, que préférez-vous? Nous, nous préfèrerions quand même mieux être un mouton élevé en nature qu’une poule qui n’a jamais vu le soleil.

Maman-Coco, elle, est catholique. Pas de Tabaski aujourd’hui. Elle nous prépare du «foufou» qui est une pâte faite d’igname bouillie qu’on pile longuement avec le pilon-mortier pour lui donner une texture bien élastique. Pendant que Coco et son frère pilent l’igname, nous prenons des notes sur les faits et gestes de maman pour tenter de reproduire sa recette de sauce au Québec. Avant de repartir pour la capitale, on passe encore chez une tante de Coco qui fabrique du pain frais dans un fourneau traditionnel en argile. Elle nous en offre une immense miche encore chaude. Miam!

De retour à Lomé, on se promène le long de la plage et on fait quelques achats au marché, car on sait qu’à notre retour, toute la famille béninoise s’attendra à avoir un cadeau. C’est comme ça par ici. Dès qu’une personne voyage, ne serait-ce que quelques jours, elle doit rapporter un présent à ceux qui sont restés derrière pour leur signifier qu’elle a pensé à eux. Et la valeur du cadeau n’a que peu d’importance, c’est le geste qui a préséance. Il ne faut pas se surprendre de se faire dire par la dame qui travaille à la photocopie du coin : «Tu m’as ramené quoi de Lomé?» Bien sûr, il faut aussi savoir tracer une ligne, sinon on rapporterait pour une fortune en cadeaux. Quand on n’a rien rapporté à ces gens qu’on croise dans la rue, mais qui s’attendent à recevoir quelque chose, on leur dit simplement. «Je t’ai rapporté beaucoup de bonheur et de santé.» En général, ils sont tout aussi contents de ce présent verbalisé.

Pour terminer notre séjour à Lomé, il fallait évidemment visiter le mythique collège international où Mélanie travaille et mettre des visages sur les noms de tata Maï et de Haïté. Nous vous laissons cette fois-ci avec un tout nouvel album photo dans lequel les lecteurs de Mélanie au Togo apprécieront retrouver: 1)une photo de la fameuse rue en construction qui est d’ailleurs presque terminée; et 2)en exclusivité, des photos de Coco que tout le monde connait de nom, mais que personne n’a encore vu.

Au retour de notre périple, un nouveau souffle nous attendait à Porto-Novo. Depuis notre passage au Togo, on se sent plus béninois que jamais. Une fois replongés dans nos habitudes, nous nous sommes surpris à être encore plus avenants qu’avant notre départ. Comme si on se disait : «Ici, je suis avec les miens et j’en suis fier.»

À bientôt

Vos Québéco-Béninois favoris

À la suite des vos commentaires…

À la suite d’un commentaire de Marie-Lise sur le blogue de Mélanie et duquel Mélanie n’a pas encore eu le temps de répondre, voici quelques différences entre le Bénin et le Togo selon notre brève expérience là-bas.

-Le prix des appels téléphoniques : Il est beaucoup plus élevé au Togo! Les recharges pour le crédit des cellulaires fondent comme neige au soleil.

-Le nombre de Blancs : À Lomé comme à Kpalimé, il y a beaucoup plus de Blancs qu’au Bénin. On en croise plusieurs pendant la journée. Chaque fois, ça nous fait réagir intérieurement. Deux réactions possibles. Premièrement, la très étrange réaction raciste-territoriale : « Aïe! Qu’est-ce que tu fais là? C’est moé le Blanc icitte! Pas toé! Dégage de chez nous! » Deuxièmement, la tout aussi particulière réaction raciste-esthétique : « Maudit qu’on est laids, les Blancs! À côté d’un noir, on fait tellement pas le poids! »

-La réaction par rapport au Yovo : Au Togo, comme il y a plus de Blancs et que le pays a connu une bonne vague de tourisme avant les dures années 90 (moment où tout le pays s’est politiquement et civilement effondré), on salue moins les Yovos ici. Ça fait du bien, quand même pour une fois, de pouvoir marcher sans se faire crier aux 30 secondes « Bonsoir, Yovo! » par un enfant ou un passant. Du moins, pour les premiers jours. À partir d’un certain temps, on dirait qu’on manque d’attention…

-Les rastas : Il y en a plein. C’est une mode et une philosophie de vie qui semble très répandue au Togo. D’après Coco, c’est venu du Ghana, à l’est, où il y en a encore davantage. Au Bénin, à part Grand Popo qui est la ville frontalière avec le Togo, c’est très rare de croiser des rastas. Leur philosophie de prendre la vie comme elle vient est fort appréciable et les rend particulièrement attirants et agréables.

-La richesse du pays : On ne s’entend pas. Mélanie croit que le Bénin est plus riche. Nous avons trouvé que le Togo l’a l’air davantage; ou du moins qu’il est mieux organisé au niveau des infrastructures civiles. Lomé est le plus grand port d’Afrique de l’Ouest, il nous a semblé que le pays détenait plus de diversité au niveau des produits et des marchandises.

-Les fruits et légumes : Ils sont beaucoup plus diversifiés qu’au Bénin. On a vu nos premières pommes de laitue, ainsi que du chou, du chou-fleur, des melons, etc. À Lomé, on peut trouver facilement des produits d’Occidentaux à cause du nombre de Blancs et du passé touristique du pays. Au Bénin, on ne peut qu'en rêver…

-La démocratie : Le Bénin possède à première vue un système plus démocratique que le Togo. Bien que le Togo se dise être une démocratie, il est évident que les élections sont truquées. L’ancien président est resté au pouvoir près de 40 ans et lorsqu’il est mort, le «peuple» a inexplicablement «choisi d’élire» son fils au pouvoir. Tout ça, alors que de gigantesques grèves civiles contre le gouvernement du père avaient jeté le pays en perdition en 1992-1993. En plus, le président nomme des ministres sans qu’ils aient besoin d’être préalablement élus comme députés (bon, chez nous, Harper fait la même chose en nommant des sénateurs, mais c’est quand même plus désolant ici). Le pays vit présentement sa déception de voir le fils s’approprier la succession du pouvoir et est en train d’amèrement digérer la possibilité que rien ne change du point de vue de la démocratie, malgré les sacrifices énormes qu’a faits sa population pour la liberté de parole. À première vue, ce peuple fondamentalement pacifiste préfère endurer cette situation plutôt que de prendre les armes. Nous ne pouvons que nous incliner de respect devant autant de ténacité.

-Au Togo, la terre est très rarement rouge. Elle est beige foncé. Ça met un peu moins de couleurs dans le paysage…

samedi 12 novembre 2011

Un kaki pour le Bénin 2011 : Za-hla

Nous vous offrons aujourd'hui le message de la remise des kakis qui s'est déroulée le vendredi 28 octobre 2011. Ce message se retrouve dans la section Nouvelles 2011 du site d'Un kaki pour le Bénin à kaki.revolublog.com. Ce site est géré par nous deux et notre amie Mélanie. Nous vous invitons également à regarder l'album photo du blogue qui comprend plus de photos que sur le site d'Un kaki pour le Bénin. Nous vous souhaitons donc une agréable lecture et surtout, laissez-vous gagner par les émotions que nous avons vécues.

jeudi 3 novembre 2011

Chroniques de la maison qui rend fou - La photocopie

Lorsque je vais dans les établissements scolaires, je dois remettre des documents aux enseignants ou aux directions d’établissements. Il faut donc faire imprimer mes feuilles et les photocopier. Pourquoi ne pas me contenter de les imprimer? La raison est fort simple… Sachant que le taux de change est de 450 FCFA/1 $ et qu’il en coute 150 FCFA pour imprimer une feuille et entre 10 et 15 FCFA pour la photocopier. Comprenez donc que ce n’est pas rentable de ne faire qu’imprimer; mieux vaut photocopier. Mais à quel prix vraiment?

L’autre jour, accompagné de mon assistant Fulbert, je prévois aller visiter des écoles à l’extérieur de Porto Novo en milieu rural. Ayant toutefois revisité le document que je remets aux enseignants, je dois le faire réimprimer avant de quitter Porto Novo. Tout bonnement, nous partons avec ma clé USB, espérant illusoirement que nous serons vite sur le chemin des écoles. Ce serait sous-estimer les obstacles qui peuvent se dresser sur ma route…

Imprimerie no1
D’abord, il faut dire que les petits commerces qui s’occupent de faire imprimer et photocopier se trouvent très facilement. Ce qui est difficile à trouver, c’est plutôt du matériel de qualité. En fait, la majorité de ces petits commerces arborent fièrement des imprimantes de couleur jaunâtre, originalement je ne sais de quelle couleur? D’abord, je vais au coin de notre vons pour faire imprimer mon document, car je sais que l’imprimante est de qualité. Chose faite, je ne peux pas photocopier à cet endroit, car la photocopieuse va laisser des traces non imprimées. Nous payons donc la maman et nous allons à la recherche d’une photocopie de qualité.

Imprimerie no2
En route, Fulbert me pointe du doigt un endroit. Je lui réponds : « Non, ici leur photocopieuse ne fonctionne pas bien! »

Imprimerie no3
Puis, nous arrivons dans un commerce que nous ne connaissons pas. Que faut-il faire dans ce cas? Il faut seulement faire une photocopie pour évaluer la qualité. Pas de problème, la première page semble bonne. Je lui demande donc de faire 10 copies de la première page, ce que ne lui pose pas de problème. Mais moi j’en ai un! Le fond du papier est beaucoup trop noirci et rend encore moins propres les feuilles que la première place que j’ai laissée… La femme réduit donc le contraste. Deuxième problème. Elle n’est plus capable de faire sortir une copie avec la marge alignée… Elle place donc sa feuille très droite, mais rien n’y fait. Alors que je lui dis que c’est sa machine qui fait défaut, elle tente encore, en vain… Elle me regarde toute étonnée et désemparée : « Pourtant, on vient de me la livrer pas plus tard qu’hier! » Constat final, nous allons encore changer d’endroit. Mais comme elle a fait sortir environ 25 feuilles inutilement, je dois lui donner quelque chose, même si c’est de sa faute! Fulbert, en bon conseiller interculturel me dit : « JiPé, c’est la première journée de la semaine. Même si elle n’a pas fait sortir le papier correctement, il faut lui donner quelque chose à la maman. » Et hop, 200 FCFA dans le vide!

Imprimerie no4
Nous continuons donc notre petit bonhomme de chemin pendant que les aiguilles de la montre ne s’arrêtent pas, bien sûr. Nous trouvons une nouvelle photocopie juste à côté d’une école. Comme il y a normalement beaucoup de photocopies à faire dans un établissement scolaire, la machine doit bien travailler, j’espère. Vérification faite, tout est sous contrôle, les normes de qualité sont validées! Je lance donc le tout pour dix copies de sept pages. Pendant que chaque page s’imprime, je prends tout l’espace sur le comptoir pour mettre les dix copies en ordre. Trop beau pour être vrai, ayant fait beaucoup de photocopies la veille, plus de feuilles dans toute la place qui ne sert qu’à imprimer des feuilles…

Retour à l’imprimerie no3
J’envoie donc Fulbert à l’imprimerie no3 lui faire acheter des feuilles vierges qu’il rapporte après négociation. La dame lui disait qu’elle ne vendait que les feuilles imprimées! Non, mais… elle veut faire de l’argent ou pas? Fulbert finit par la convaincre et revient à l’imprimerie no4 pour compléter le travail.

Retour à l’imprimerie no4
À la fin, il y a donc mes dix documents qui attendent juste d’être brochés avant que je puisse enfin partir. Trop facile vous dites? Vous avez raison! « Je suis désolé, monsieur, il n’y a plus de broche. Mais je peux envoyer quelqu’un en chercher en face? » Tentant de préserver mon sang froid et ma bonne humeur, je lui réponds poliment avec un sentiment intérieur qui se décrit comme suit : « ??%?%!!!!...!%%!?!!!!!!...!!!...!!!...!!! », « Merci, je vais m’arranger tout seulll !! » Ça fait plus d’une heure que je tente simplement de faire imprimer dix documents de sept pages, brochés!

Imprimerie no5
Nous traversons finalement la voie goudronnée pour demander au commerce d’en face sa brocheuse. Il accepte avec un 50 FCFA pour dix broches. Je vous le jure, je crois que je les aurais payées même à 5 000 FCFA!!!

Si au moins cette histoire d’amour et de haine avec les photocopies n’était qu’une exception… Mais, c’est souvent la norme. Ah, le monde est une énorme maison qui rend fou!


Une scène improbable
Avant de vous quitter, je veux vous rassurer, j’ai finalement obtenu ma lettre de recommandation afin d’approcher les personnes concernées par ma recherche en éducation relative à l’environnement à l’école secondaire. Depuis, je me suis donc rendu dans une structure ministérielle que je tairai pour les besoins de la cause. Ceci étant dit, je me rends donc dans ladite structure ministérielle dans le but d’obtenir des informations pour ma recherche. La personne avec qui je travaille depuis le départ m’en réfère une autre pour obtenir l’information désirée. Je frappe donc à la porte et j’ouvre tout de suite après, avant qu’on ne me dise : « Ouvrez, ouvrez! Non, mais il n’entend rien de l’autre côté quand on dit d’ouvrir. Ah, désolé, dit-on quand on voit le Blanc qui ne sait pas s’il devait ouvrir ou non la porte. » Le chef service en question me demande donc de m’assoir à son bureau.

Avant de poursuivre ma péripétie, je dois dire que depuis deux ans, je raconte la même histoire quand on me demande si je suis marié. Car il faut le dire, ici, l’homosexualité n’est pas considérée du tout, ou presque pas du moins. Pour ne pas me tromper, quand on me pose la question, je pense à mon amie Amélie lorsque je prétends être en relation amoureuse. Ainsi, ça fait maintenant quatre ans entre elle et moi. Et pourquoi ma fiancée ne m’a-t-elle pas accompagné cette année? C’est simple, elle fait des études supérieures! Et pourquoi n’avons-nous pas encore d’enfants? Ça va venir dès la fin de nos études… Voilà donc pour le scénario monté de toutes pièces.

Je reviens donc à mon Chef Service. Pendant qu’il cherche ses papiers pour me donner l’information désirée, d’un air un peu désintéressé s’amorce la discussion suivante :
- Tu es marié?
- Non, je suis fiancé, dis-je d’un ton tout à fait à l’aise tellement que je suis habitué à cette réplique.
- Et ta fiancée, elle est avec toi?
- Non, elle est là-bas.
- Tu n’as pas d’enfants?
- Non. Comme nous sommes les deux aux études, ce sera à la fin des études.
- Ah, oui! Et les Béninoises, tu les trouves comment?
- Bon… Ce sont des femmes, hein!
- Ici, tu as pris une femme?
- Heu, non. Je ne pourrais quand même pas lui faire cela…
- Mais elle ne pourra pas le savoir.
- Peut-être bien, mais pour moi, la fidélité est importante. Si je lui faisais cela, ça veut dire qu’elle pourrait faire la même chose là-bas et ça ne me plairait pas. De toute façon, elle me gronderait proprement si je le faisais.
- C’est vrai, c’est bien d’être fidèle!
- Effectivement…
- … alors… comment te débrouilles-tu pour faire l’amour?

C’est à ce moment précis que je faillis m’étouffer et que je dois tout faire comme si la question était normale pour moi.

- Euh, ça va, ça va. Je sais la date exacte de mon retour au pays. Et quand on sait la date de son retour, ça aide à patienter. Ce n’est pas facile, mais c’est une épreuve de fidélité.

Il me regarde alors, se disant certainement que nous ne raisonnions pas de la même manière… Non, mais, à quoi s’attendait-il? Fallait-il réellement que je lui dise comment je me divertirais en fin de soirée, seul avec moi-même…! Suis-je vraiment censé aller à ce point en détail avec un chef service dans un ministère? Est-ce que c’est ça faire sentir les gens à l’aise, comme à la maison, car le malaise ne pouvait pas être plus grand sur mon visage. Une chance, à ce moment, il a trouvé le papier que je cherchais. Soulagé, je suis vite allé me réconforter auprès de Samuel!

Jean-Philippe

À la suite de vos commentaires…
Plusieurs personnes savent qu’avait lieu le vendredi 28 octobre dernier la remise des kakis. Samuel et moi partons toutefois pour une semaine au Togo rendre visite à Mélanie le jeudi matin. Nous vous promettons donc que le prochain article vous donnera tous les détails à ce sujet! Ne manquez pas le nouvel album photo non plus!

mardi 1 novembre 2011

Le Bénin en cinq sens - Un monde d'odeurs

Les réactions sur notre article portant sur la nourriture au Bénin ont été partagées. Certains ont revécu des souvenirs ou ont témoigné de la curiosité quant à ces plats. D’autres ont trouvé que la nourriture semblait avoir la vie dure par ici.

Ce n’est pas faux. La viande qui se vend à l’air libre sur des comptoirs doit être lavée au sel et au citron, triturée et cuite à fond pour éliminer toute trace possible de bactéries. Les grains sont moulus et cuits longuement pour faire des pâtes épaisses et consistantes. Les légumes sont écrasés avec une pierre contre une meule installée au fond de la cour et servent à préparer les sauces. Les aliments sont frits, bouillis, chauffés à blanc… Pour styliser notre pensée, on pourrait dire que comme les Béninois, les aliments sont confrontés à des conditions extrêmes.

En effet, Jean-Philippe avançait l’autre fois l’idée que la grande différence entre nos pays occidentaux et ce qu’on connait de l’Afrique réside surtout dans les extrêmes que l’individu moyen peut rencontrer au cours de sa vie. Chez nous, avec les filets sociaux, on a souvent quelque chose qui nous maintient au-dessus de la zone rouge. On peut difficilement tomber au fin fond du trou. Il y a toujours l’assistance sociale, la faillite personnelle, les services sociaux ou un autre mécanisme qui nous permet en général de rebondir. Ne vous scandalisez pas! Bien sûr, il existe aussi des malheurs profonds chez nous. La drogue, la délinquance, la pauvreté urbaine… Mais en général, la vie des gens qu’on croise dans la rue se compare plus à des vaguelettes : des périodes positives et des périodes d’obstacles par alternance. Il y a des malheurs et des bonheurs, mais la trame de fond est stabilisée par la structure sociale que nous avons la chance d’avoir et de défendre.

Ici, on dirait que les gens vivent en dents de scie pointues. Il n’y a pas de trame de fond. Tant et si que, entre chaque dent de scie, il peut y avoir un abysse qui peut se creuser. Au Bénin, les gens sont au fond du trou ou les plus euphoriques du monde. Il y a peu de place pour les lignes médianes. Et tout ça est trop souvent malheureusement relié à l’absence viscérale d’argent. (Coumba, notre amie sénégalaise, aura certainement un éclairage bien intéressant à faire sur ce paragraphe.) Le pays nous semble vivre dans les extrêmes. Et nous en sommes témoins tous les jours dans tous les domaines de la société. Terre d’extrêmes et de contradictions.

Même notre nez est confronté à cette réalité. Il entre en contact avec toutes les déclinaisons d’odeurs possibles, du fumet le plus agréable à l’odeur la plus âcre.

Qu’est-ce que ça sent l’Afrique? Mélanie au Togo pourrait certainement nous éclairer sur le sujet… Mélanie dit : « Qu'est-ce que ça sent l'Afrique? Je saurais pas décrire... un mélange de charbon de bois qui brûle, d'essence, de poussière et je ne sais quoi encore... C'est fou comment les odeurs peuvent évoquer des souvenirs forts, alors que c'est si difficile à décrire... » Détaillons donc un peu cette citation de Mélanie.

Ici, ça sent…

… le charbon de bois. Rares sont les cuisinières au gaz. Encore moins les cuisinières électriques. On prépare la nourriture dehors, sur le braséro rempli de charbon de bois. Et quand on croise un commerce qui fait bouillir l’huile de palme pour l’embouteiller, c’est encore un feu de charbon. Et les mamans qui vendent sur la voie toute la nourriture possible utilisent elles aussi le charbon. C’est moins parfumé que nos traditionnels feux de bois canadiens et ça ne sent pas exactement le charbon minéral du Nord de la France. C’est une odeur de cendre et de tison qui pique et crépite dans les narines. Ça râpe la gorge. Cette fragrance emplit les vons à longueur de journée et s’intensifie au coucher du soleil. Pour activer la combustion du braséro, maman nappe le charbon d’une bonne rasade de pétrole, ce qui ajoute un effluve de combustible pour briquets par-dessus tout ça. Et quand c’est grand-maman qui se charge d’attiser, elle ajoute au fond du récipient un sac de plastique qui, en se consumant, entretient une longue flamme colorée, un peu comme les bâtons de couleur qu’on mettait dans les feux de cheminée autrefois. Grand-maman n’est d’ailleurs vraiment pas la seule à utiliser cette technique. Vous voyez à quel point des interventions en éducation relative l’environnement sont de mise ici? On ajoute donc au fumet une touche de plastique brulé et c’est complet.

… les oranges. Quand on passe à côté d’une vendeuse d’oranges, c’est le plaisir assuré. Autour d’elle flotte le parfum du zeste d’orange. Plus que l’odeur d’une écorce d’orange, c’est celle du zeste qui gicle hors de la peau poreuse du fruit qui emplit l’air de traits effervescents, sucrés et pimentés. De quoi calmer nos narines fortement sollicitées! À côté, il y a quelquefois une vendeuse d’ananas qui pèle aussi le fruit devant vous avant de vous le remettre. Ça sent fort le sucre, presque le coco tant l’arôme du fruit est complexe. Les pelures qui commencent à pourrir autour de la dame ponctuent le parfum d’une touche de ferments; ce qui nous reconnecte avec la vie. Aux tropiques, tout vit et pourrit à une vitesse folle.

… l’essence. Pour rester dans les odeurs de combustions, on ne peut passer à côté des fumées d’échappement qui emplissent 24 heures par jour le goudron d’un brouillard pétrolier. Ça sent beaucoup plus fort que chez nous, vu la quantité phénoménale de vieilles motos équipées de petits moteurs deux-temps extra polluants. Il ne faut pas oublier les camions de marchandise tout rouillés qui doivent dater des années quarante, cinquante ou soixante (en tout cas, nous n’en avons jamais vu des comme ça de notre vivant…) et qui rejettent aussi un nuage diésel noir, dense et épais, presque sirupeux, dans la fosse nasale. C’est une odeur qui colle au fond du palais. Chaque bouffée nous donne l’impression que nous perdons un peu plus de notre potentiel pulmonaire. Mais la technique, c’est qu’à la vue de ces engins, on prend un grand souffle et on expire tranquillement et constamment pendant qu’on passe dans son nuage noir. L’essence frelatée vient du Nigéria, à l’est. On ne sait avec quoi ils coupent l’essence, mais on sait qu’elle contient du plomb et d’autres cocktails chimiques douteux. En zem, quand on peut se contenter d’arriver à bon port par les vons plutôt que par le goudron, et ce malgré les flaques, on demande souvent de prendre les vons à cause de l’odeur qui règne sur la voie asphaltée. Généralement, le chauffeur de zem – qu’on appelle zemidjan (signifiant « emmène-moi vite ») ou kékéno (signifiant « conducteur [no] de bicyclette [kéké] ») – apprécie la demande. Lui, il travaille à longueur de journée dans ces effluves!

… la végétation luxuriante de la brousse. Quand on sort de la ville pour aller arpenter la nature environnante, on se confronte à une végétation dense et abondante. Le contraste est fort avec les odeurs de pollution de la ville. La nature devient alors source de bienêtre et de mieux-être par ses odeurs bien senties d’innombrables végétaux en compétition dans cette brousse où la chaleur annuelle permet à tous de lutter pour sa place. Ça sent l’humus, la chlorophylle. À cela s’ajoute l’humidité qui s’y dégage. Cette humidité semble renforcer l’odeur de la végétation lorsqu’on prend un grand respire. Et comme la compétition se fait souvent sans pitié, les fleurs se parfument des odeurs les plus aguichantes, comme si leur survie en dépendait.

… encore l’essence. Cette fois-ci, c’est l’odeur de l’essence liquide dont on parle. Le long des voies, il y a très peu de pompes à essence. Les conducteurs s’approvisionnent généralement en combustible chez les centaines de vendeurs de bords de route qui vendent l’essence frelatée du Nigéria. Leurs dangereux étals se voient de loin. Ils sont constitués d’une ou deux tables sur lesquelles sont alignées des bouteilles d’alcool de 1 litre remplies du précieux distillat pétrolier. Cette quantité est parfaite pour les motos. À la suite des bouteilles, il y a de grands récipients de plastique de 5 litres qui devaient contenir dans le passé de l’huile végétale. Ça, c’est pour les véhicules plus gourmands. Et pour les voitures finalement, on utilise 3 ou 4 immenses cruches de verre ballonnées qui servent normalement à faire fermenter le vin. Les gens qui travaillent à ces étals passent la journée à siphonner l’essence pour le transférer de leurs gros barils de stockage aux différents récipients de vente. Pour servir les clients, ils empoignent un entonnoir artisanal (souvent fait d’une bouteille de plastique au fond percé et prolongée d’un tube) et déversent la quantité demandée à pleines mains directement dans le carburateur. Leurs mains sont enduites d’essence du matin au soir. Nous, nous n’avons que l’odeur ponctuelle des bidons d’essence qui rythme nos promenades.

… l’odeur corporelle. Elle change. Au contact d’une nouvelle alimentation, d’un nouveau climat et d’un nouveau mode de vie, notre propre odeur se transforme. Elle est plus épicée; plus pimentée. Terreuse et granuleuse. De la peau émanent de très subtils traits de soleil, de musc et de cuir tanné. Encore plus profondément, il y a le clou de girofle, le gingembre… Difficile de décrire tout ça… Pour comprendre, il vous faudra peut-être nous renifler à notre retour! Mais vous aussi vous aurez votre odeur que nous ne reconnaitrons peut-être plus!

… les grillades. Le soir, au coin des buvettes, une bière à la main, on voit les tatas faire griller la viande sur le charbon. Les buveurs affamés ne peuvent résister longtemps à l’odeur. C’est une odeur viscérale; qui stimule nos racines millénaires de carnivores affamés. Rien à voir avec la sauce barbecue qui caramélise sur nos BBQ au gaz. Ici, c’est l’assise de l’alimentation de l’homo sapiens qui chatouille notre nez. Nos souvenirs ne remontent pas assez loin pour expliquer ce qui excite autant notre imaginaire. La viande qui se carbonise sur des braises. Le fondement de la vie humaine. La pierre angulaire de notre vie à tous. Cette odeur originelle par excellence nous fait plus que jamais sentir que nous sommes tous issus d’une seule et même espèce. Oui, au contact de la viande grillée, il n’y a pas de race qui tienne. Nous sommes tous nés de la faim pour la viande dans un croissant fertile quelque part… en Afrique!

Désolé si l’allégorie a pu ébranler certaines valeurs végétariennes. En tout respect de ce principe alimentaire qui nous inspire d’ailleurs nous-mêmes dans notre cuisine, la viande avait plus de poids symbolique que la carotte…

Pour terminer cette chronique sur les odeurs, nous désirons vous laisser avec l’auteur polonais Ryszard Kapuściński et un extrait de son merveilleux livre autobiographique Ébène. À très bientôt.

Le parfum des tropiques […] Nous ressentons d’emblée son poids, sa viscosité. Il nous signale immédiatement que nous nous trouvons dans un endroit du globe où la vie biologique, luxuriante et inlassable, travaille sans relâche, engendre, croît et fleurit tout en se désagrégeant, en se vermoulant, en pourrissant et en dégénérant.

C’est l’odeur d’un corps chauffé, du poisson qui sèche, de la viande qui se décompose et du manioc frit, des fleurs fraîches et des algues fermentées, bref de tout ce qui plaît et irrite en même temps, attire et repousse, allèche et dégoûte. Cette odeur nous poursuit, s’exhalant des palmeraies environnantes, de la terre brûlante, s’élevant au-dessus des caniveaux putrides de la ville. Elle ne nous lâche plus, elle colle aux tropiques.

À la suite de vos commentaires…
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Sam et JP