Juste avant de quitter les rayons de soleil enveloppants du Bénin pour
retourner au cœur de la chaleur du temps des Fêtes au Québec, nous avons la
chance de passer une dernière fin de semaine avec notre amie Mélanie et son
copain Coco à Grand Popo, sur le bord de la plage.
À notre départ de Grand Popo, nous prenons un taxi-brousse, le
premier qui a deux places disponibles en ce dimanche. Bien tassés, nous
embarquons à l’arrière complètement dans la troisième banquette, soulagés de ne
pas trop prendre de retard sur notre horaire. Ce dimanche, nos amis nous
attendent effectivement pour notre fête de départ. Peu après le départ,
Jean-Philippe regarde un peu partout dans le taxi-brousse pour constater que
derrière, il y a 6 bidons d’essence jaunes d’environ 50 litres passés
illégalement depuis le Togo. Ce n’est pas tant l’illégalité de la chose que du
danger que cela pose que nous avons peur. Nous avons plutôt l’impression
d’avoir une bombe posée derrière nos fesses… Après un long dilemme, nous
décidons d’assumer, mais de demeurer constamment à l’affut des dangers. Quel
soulagement que de descendre du véhicule à Cotonou, sain et sauf!
Pour notre départ, nous avons prévu une fête avec tous les êtres qui
nous ont été chers durant notre voyage au Bénin à l’Oasis de paix, notre véritable petit coin tranquille pour aller
prendre une bière dans le quartier. Quand on organise une fête, la tradition
veut que ce soit les hôtes qui défraient les couts. Pour l’occasion, nous
demandons donc à maman de préparer de la nourriture pour tout le monde. Pour
vingt personnes, il y a du poulet, du poisson, des pommes frites, aloco, des
petits pois, du jus et du piment.
Puisque nous en sommes à notre dernière journée complète avec nos
proches à Porto Novo, cette soirée, c’est notre fête. Nous en profitons donc
pour prendre des vidéos, des photos, manger, rire et danser à foison. Les au
revoir se déroulent ainsi dans la joie, à notre grand bonheur.
Le lendemain, jour de notre départ, les salutations à toute la
famille approchent à grands pas. Nous mangeons notre dernier repas avant que
Michael, Romuald, Fulbert et Fred viennent avec nous à l’aéroport. À l’heure de
notre départ, c’est Diablo qui joue à
la télé, le feuilleton favori de toute la famille. Tous, ils sont restés
accrochés à la télévision quand est venu le temps de partir. Un peu comme si le
feuilleton leur permettait de ne pas penser à notre départ, bercés par la vie
quotidienne. Mais, les larmes étaient bien palpables sur les joues de Pascal et
le ton de voix de maman et de Bernice en disait long.
C’est non sans avoir le cœur gros que nous avons quitté le Bénin.
Après avoir laissé la famille à Porto Novo, dont maman qui s’est toujours
occupée de nous comme ses propres enfants, ainsi que nos amis venus à l’aéroport,
nous avons sombré dans une léthargie d’entre deux mondes. L’avion a ce don de
nous déraciner illico d’une culture qui nous entoure depuis si longtemps pour
nous entrainer vers une autre totalement différente.
Dans l’aéroport de Casablanca où nous effectuons une escale de sept
heures, autour de nous, nous nous habituons à revoir le visage des Blancs en
quantité. Nous cherchons le regard complice des Noirs à Casablanca qui voyagent
avec nous, mais peine perdue, nous ne retrouvons plus l’étincelle africaine,
nous avons bel et bien quitté le Bénin. Habillés de nos tenues béninoises, les
Blancs nous regardent avec curiosité, alors que les Noirs se demandent qui sont
ces gens qui se prennent pour eux dans le Maghreb. Pour nous, cet habit
représente notre port d’attache à cette aventure qui si près de nous, devient
déjà part du passé.
Après une attente qui nous fait perdre la notion du temps, nous nous
dirigeons donc dans la file d’attente de l’avion qui nous ramènera là où tous
nos repères nous rappelleront nos origines. Un peu résignés, comme des bêtes sans
tête, vu le nombre d’heures sans sommeil, nous cheminons vers l’embarquement
sans joie ni tristesse, plutôt de la fatigue. Nous mettons le pied dans l’avion
en montrant nos cartes d’embarquement. C’est à ce moment qu’une hôtesse de
l’air, qui a aussi l’air de la chef de cabine, nous accueille de son plus gros
sourire en nous pointant l’allée du fond, libre, en nous disant :
« C’est par ici les artistes! » Nous nous regardons alors avec un
sourire, sachant qu’elle réfère à nos habits.
L’avion se soulève de la terre africaine avant qu’on nous distribue
les écouteurs. Notre hôtesse de l’air revient donc en nous disant :
« Voilà vos écouteurs les artistes! » Encore une fois, après qu’elle
ait renchéri, cela nous fait sourire, rendant notre vol plus agréable. Après
les écouteurs vient le repas. Alors que notre hôtesse de l’air sert les
breuvages dans l’allée voisine, elle dit à voix haute à celle qui s’approche de
nous. « Pour les artistes, il faut donner double portion. » Alors là,
pour la discrétion, on repassera. Elle rajoute : « Je dis cela parce
qu’elle est radine! » On donne donc une première bière à Jean-Philippe
avant de servir Samuel. Après avoir servi Samuel, la petite voix intérieure de
celle qui nous sert lui dit de donner à Jean-Philippe la bière la plus froide
qui soit. Elle lui change donc.
Quel plaisir que de siroter sa bière, très froide, en attendant le
retour! Mais d’un geste inattendu, l’hôtesse de l’air qui vient juste de nous
servir nous rapporte deux minutes plus tard une deuxième bière, le plus
discrètement possible, après avoir fini de servir les autres. Visiblement,
l’ascendance de notre groupie sur celle-ci l’a dominée.
Samuel et Jean-Philippe