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jeudi 15 décembre 2011

Le Bénin en cinq sens - Le plaisir des yeux


« Yovo, viens voir ma boutique. Approche. C’est pour le plaisir des yeux! C’est gratuit! » Cette phrase régulièrement entendue par les vendeurs d’artisanat lorsqu’on se promène nous attendrit à chaque fois. Quelle jolie préoccupation que de donner du plaisir à ses yeux; même si cette phrase n’est bien sûr qu’une tactique pour appâter le touriste.

Nous voici rendus à la dernière chronique sur les sens. Et ce n’est pas un hasard si nous finissons par la vue. En fait, quand on va en voyage, on se concentre généralement sur ce qu’on a vus. On montre des photos, des vidéos, on dit « j’ai vu ci, j’ai vu ça ». En fait la vue semble n’en avoir que pour elle. C’est pourquoi nous souhaitions dans ces chroniques redonner leurs lettres de noblesse aux autres sens. Mais cinq sens oblige, on ne peut pas complètement discréditer la vue en voyage. Voici une petite liste sommaire des éléments relatifs aux yeux.

Pour le plaisir des yeux

Commençons avec ces artisans qui vendent l’art local à travers tout le pays. C’est que leur boutique est souvent, en effet, un réel plaisir pour les yeux! L’art africain est coloré, il est près de la nature (fibres, bois, toiles) et il parle de la vie quotidienne.

Parmi les plus jolies pièces, on retrouve des batiks et des toiles peintes en quantité phénoménale qui mettent en scène la femme qui transporte son bébé au dos et une jarre d’eau sur la tête ou le coursier qui tire son chargement en charrette ou en moto.

Il y a aussi des masques de bois qui viennent des quatre coins de l’Afrique. Ils sont méticuleusement gravés, peints et parfois même décorés de plaques de métal, de tissus ou de coquillages. Ceux qui ont déjà vu le mur de notre salon le sauront; nous possédons déjà une non négligeable collection de masques. Au fil de notre voyage de cette année, nous avons régulièrement mis la main sur un masque qui complètera cette collection. « Tiens, celui-ci est spécial, on n’en a pas un comme ça à la maison. Un de plus, un de moins… » Et bien, quelques un-de-plus-un-de-moins plus tard, c’est avec non moins de 7 nouveaux masques que nous rentrerons au bercail. Nous serons aussi chargés de plein d’autres objets qui ont su capter notre attention et que vous retrouvez dans notre déco… pour le plaisir des yeux.

Au vu et au su de tous

Dans la rue, au Bénin, personne n’est vraiment anonyme. Les Yovos ont bien sûr leur couleur de peau qui les trahit rapidement. Cependant, les locaux ne sont pas sans reste. Par ici, on peut lire l’identité et l’origine d’une personne directement dans le visage de celle-ci. Beaucoup de gens que nous croisons arborent des scarifications au visage permettant aux initiés de connaitre leur ethnie.

Il y en a partout. Et chaque village a son propre motif de cicatrices. Parfois, il s’agit d’une profonde ligne sur la pommette, parfois de trous plus profonds de la taille d’une pilule creusés dans les joues. Certaines ethnies au nord scarifient même tout le visage avec une fourchette chauffée à blanc. Le visage entier est strié de petits sillons. On scarifie généralement tôt dans l’enfance et surtout quand les bébés naissent dans les villages. Fred étant un citadin, il n’a pas été scarifié au visage durant son enfance, mais on lui a tout de même fait quelques petites cicatrices sur les bras et les jambes. Croyance oblige. Bien que les cicatrices au visage donnent des informations sur l’identité de la personne, elles sont si omniprésentes dans la société que ce n’est pas un trait qui attire le regard au premier abord. Nous nous sommes nous-mêmes habitués rapidement à côtoyer toutes sortes de cicatrices sur autant de visages.

Par contre, un autre trait qu’il est difficile de cacher ici et qui fait détourner le regard à coup sûr, ce sont les albinos. Chez nous, être albinos, c’est avoir les cheveux très blancs et la peau très blanche. Mais le blanc se confond dans le blanc et ça va. Ici, l’albinos n’a aucune chance de se fondre dans la masse avec ses cheveux jaune pâle et sa peau plus rose que la nôtre qui a fonci sous le soleil. Un visage de noir avec la peau blanche, il y a de quoi surprendre. La vie de ces albinos qu’on croise quelquefois doit être bien difficile par moments. Dans des temps anciens, on croyait même que ces albinos étaient des incarnations de démons qu’il fallait tuer ou sacrifier. Bien que ce ne soit plus le cas aujourd’hui, ces gens sont tout de même condamnés à vivre leur différence au vu et au su de tous avec le même courage que doit prendre un défiguré chez nous pour affronter les regards du monde extérieur.

À travers l’œil de la caméra

Tout ce qu’on voit ici, ce qui nous enchante, ce qui nous surprend, il est souvent difficile de le prendre en photo. Premièrement, parce que ce sont des scènes de la vie quotidienne, des évènements-minute qui se passent alors que nous ne trainons pas notre appareil photo. Deuxièmement, parce qu’il est très gênant de braquer son appareil sur un inconnu, par ici. Certaines ethnies croient encore que l’appareil photo a le pouvoir de voler les âmes. D’autres ne veulent seulement pas être pris pour des bêtes de foire.

Le touriste qui vient quelques jours au Bénin est souvent avide de rapporter à ses connaissances des clichés caractéristiques d’une vision de l’Afrique qu’on entretient encore dans nos pays. Une Afrique pauvre, affamée, vivant dans des conditions sanitaires exécrables et avec une dignité naïve. « Regarde ce que j’ai vu. Regarde ce que j’ai dû endurer! Regarde l’exploit que j’ai accompli! »… comme si nous étions encore du temps des grands explorateurs européens en safari. Plusieurs touristes font revivre pour eux-mêmes ce grand rêve mythique d’explorateur aventurier. Mère Thérésa qui distribue des crayons à mine et des biscuits soda aux pauvres enfants assommés par le paludisme. Indiana Jones qui revient de ses voyages avec des squelettes de babouins et des parchemins mystérieux. Aujourd’hui, les parchemins ont été troqués pour des appareils numériques Canon de la dernière génération.

Contrairement à ce que certains de ces touristes aveuglés par leur rêve à la Walt Disney peuvent croire, les Béninois ne sont pas naïfs. Ils entretiennent une énorme fierté et savent très bien à travers quelle vision certains se permettent de les photographier sans leur consentement. Bien sûr, comme nous sommes ici depuis longtemps, bien intégrés à notre culture d’accueil et comme nous voulons nous dissocier de tous ces préjugés fondés sur les blancs qui débarquent en Afrique, c’est pourquoi vous ne retrouverez pas beaucoup de clichés de la vie quotidienne dans la rue. Ceux que vous voyez en photo, ce sont nos amis, notre famille d’accueil, bref, des gens qui ont consenti et qui sont fiers d’être photographiés par nous. Parfois, à travers une fenêtre de voiture ou du haut de notre balcon à la maison nous nous permettons quelques écarts pour satisfaire vos yeux curieux. N’empêche que tout ça est fait avec toujours la même conscience : celle de ne pas briser la dignité des gens.

Faut le voir pour le croire

Tout ce qui peut être transporté sur la tête ou en moto, faut le voir pour le croire. S’il s’agit du poids phénoménal ou du produit inusité transporté, nous demeurons incrédules à chaque fois.

Dans la catégorie J’ai des vertèbres d’acier

Un jeune homme dans la vingtaine traverse la rue en tenant bien en équilibre sur sa tête une table de réception complète semblable à celles qu’on retrouve dans nos salles paroissiales.

Deux poches de ciment ne semblent pas poser de problèmes à la tête des maçons.

À Grand-Popo, de jeunes apprentis maçons de pas plus de 13 ans transportent sur leur tête de grosses briques de béton (parpaings) sur leur tête. Ils en prennent jusqu’à 3 à la fois.

Au marché de Dantokpa à Cotonou, on croise un homme qui fait une grimace indescriptible. Il a le cou crispé et les mâchoires tremblotantes. Il porte sur la tête un ballot de la taille d’une grosse glacière solidement ficelé qui contient on ne sait quoi. Chose certaine c’était très très lourd.

Dans la catégorie Pourquoi pas mettre ça sur ma tête!

Une dame au marché Ouando de Porto-Novo vend ses poules vivantes qu’elle a attachées sur un plateau d’osier qu’elle porte nonchalamment sur sa tête.

Un homme transporte un canari (sorte de gigantesque jarre en plastique de la taille d’un gros baril qui reçoit l’eau de pluie) bien en équilibre.

Les enfants revenant de l’école installent souvent leur sac d’école ou même uniquement leurs cahiers bien empilés sur leur tête.

Tout se retrouve sur la tête des vendeurs. Du plus fragile au plus lourd : œufs, tomates, un étalage de 300 lunettes, 2 ou 3 grosses valises à vendre empilées sur la tête plus 4 ou 5 autres dans chaque main, tellement tout que c’est difficile d’être précis.

Des dames vendent des vêtements occidentaux accrochés sur des cintres eux-mêmes accrochés à un plateau installé sur leur tête, ce qui fait que les morceaux de vêtements pendent tout autour du corps de la dame qui s’est laissé un petit espace vide pour voir où elle marche. Coup de cœur de Jean-Philippe!

Dans la catégorie J’espère que ma moto ne fera pas d’accident

Il arrive fréquemment de voir un zem transporter un homme qui tient un capot entier de voiture ou un parebrise encore emballé en équilibre sur la banquette. L’homme derrière qui ne peut pas voir où le conducteur va a toujours la même face qui semble dire « Je n’ai pas trop le choix de lui faire confiance pour la sécurité… »

JP a vu en 2009 un zem accompagné d’un autre homme transportant une échelle. Chacun des deux protagonistes s’était faufilé dans un espace entre deux échelons et l’échelle dépassait devant et derrière la moto. N’imaginons pas les dégâts qu’aurait causés une collision.

Le record d’êtres vivants en circulation sur une seule et même moto revient à Mélanie qui a vu 7 personnes sur le siège. Ce chiffre impressionnant compte des bébés au dos et de jeunes enfants au-devant du conducteur. Pour le record d’adultes sur une moto, c’est JP qui gagne avec ses 5 hommes adultes embrochés un derrière l’autre.

En route vers Ouidah, nous croisons un zem qui conduit un homme tenant de chaque côté de son corps l’extrémité de grands pieux de bois de 4 mètres. L’autre extrémité des pieux est appuyée sur un petit charriot bancal qui roule indépendamment de la moto 4 mètres derrière. Si l’homme lâche les pieux, le charriot s’arrête au milieu de la voie. Si une voiture frappe latéralement le chargement, c’est la moto qui risque d’aller frapper le bitume!

Une pensée encore pour ces livreurs d’essence qui roulent en attachant aux côtés de leur moto 6 ou 7 jerrycans (gros contenants de plastique rectangulaires) pleins d’essence Une fausse manœuvre et c’est l’explosion. Tous les conducteurs fuient ces livreurs en les doublant rapidement.

En voir de toutes les couleurs

Les habits béninois! Vous nous voyez en porter quelques-uns sur nos photos. La moitié des passants dans le sud en portent aussi. Et ils prennent toutes les couleurs inimaginables.

Tous ces habits sont faits de tissus imprimés des motifs les plus fous. Il y en a une variété innombrable. Dans les marchés, il y a des bonnes dames qui ne vendent que ces rouleaux de tissu au mètre. Car si on veut un habit local, il faut d’abord aller choisir le tissu que l’on veut. Normalement, 4 mètres suffisent pour la chemise et le pantalon d’un homme et 6 mètres pour les tenues féminines. Choisir son tissu est un vrai plaisir et en même temps un exercice mental très demandant. « De quoi ce motif va-t-il avoir l’air sur moi, une fois cousu? » Des fois, on vise plus juste que d’autres, car si un tissu est joli enroulé sur lui-même, peut-être sera-t-il moins esthétique une fois cousu, et vice versa.

Puis, c’est chez le tailleur qu’on se rend pour demander le modèle d’habit souhaité. Il y a aussi des couturières, mais ce qui frappe surtout c’est la grande proportion d’hommes qui font le métier de tailleur. On doit frôler la parité homme femme. Tous utilisent les bonnes vieilles machines à coudre Singer de nos grands-parents. Elles sont plus robustes et plus fiables ici. Rappelons que les coupures d’électricité sont courantes. Pour trois fois rien (environ 5 $, au plus 8 $), nous voici avec un complet unique et sur mesure. Quel plaisir! Même Samuel qui déteste magasiner les vêtements adore commander ses habits. Si seulement le concept était exportable au Québec!

Que nous sommes drabes chez nous avec nos jeans et nos chemises unies pas-trop-flash, pas-trop-pastel, pas-trop-pâle! C’est si beau de voir tous ces gens arborer les tissus les plus extravagants et colorés les uns que les autres. Ça fait penser à une grosse salade de fruits, un bel étalage de légumes frais. Il faut dire que la peau noire a cette propriété de contraster magnifiquement avec toutes les couleurs les plus vives. Ils peuvent littéralement porter n’importe quoi! Il faut voir à quel point Fred est d’une beauté magnifique dans son habit jaune canari et combien Fulbert peut rendre jaloux n’importe quel homme blanc dans sa chemise rose comme l’intérieur d’un chocolat aux cerises. Trouvez-nous le gars viril qui portera du jaune canari ou du rose paparmane au Québec (interdiction de chercher sur le Plateau ou dans le Mile-End). Malgré notre ton de peau qui affadit un peu les couleurs avouons tout de même qu’on serait beau à tous se promener en tenues béninoises.

Samuel et Jean-Philippe

samedi 3 décembre 2011

Le Bénin en cinq sens : du bout des doigts


On parle rarement du toucher en voyage, alors que c’est pourtant une sensation intimement liée au confort. Être confortable en voyage signifie aussi s’adapter à de nouvelles sensations corporelles.

Après quelques semaines passées ici, on comprend vite que notre peau de Yovo n’est pas du tout adaptée au climat. Nous n’avons pas encore eu de coups de soleil, comme l’exposition est lente et régulière. Par contre, ça n’empêche pas notre peau de se comporter à l’occasion de manière étrange. Parfois ça nous pique, parfois une famille de boutons pousse dans la figure de Sam plus vite que son ombre, parfois notre peau est trop grasse, parfois elle est trop sèche! Sam a même déjà observé sur son bras une éruption cutanée inexpliquée qui est arrivée aussi vite qu’elle est repartie. Conclusion : notre peau en arrache. Si seulement nous avions la peau des Noirs!

La peau des Noirs! Elle est ahurissante! D’une fermeté et d’une densité incroyable. Elle est lisse et rebondie, tendue comme une peau de tamtam. Imberbe et d’un noir profond, elle reluit au soleil comme un bijou. Les gens ici ont vraiment une peau magnifique.

Nous avons la possibilité de l’attester parce qu’au Bénin, les gens se touchent beaucoup entre eux. Pour être plus précis, les hommes se touchent beaucoup entre eux. Les codes sociaux font en sorte qu’ici, il est plus acceptable de se promener amicalement main dans la main ou enlacés autour du cou entre hommes que de serrer publiquement une femme dans ses bras. Dans les écoles secondaires où nous faisons les clubs environnement, on ne compte plus le nombre d'écoliers (garçons avec garçons, mais aussi filles avec filles) qui déambulent en conservant un contact physique.

À l’inverse, autant le côté amical sollicite la tendresse du toucher, autant nous sommes témoins de la rudesse des contacts physiques. À l’école, comme à la maison, on corrige parfois les enfants à la lanière, à la réglette ou à la palette de bois. À l’école, on donne sur les mains des coups d’une manière répréhensible au Québec pour punir. Est-ce que la correction sert autant à punir l’enfant où à faire sortir le sadisme refoulé du maitre? On se le demande constamment. En début d’année, Pascal avait un enseignant détraqué qui corrigeait les élèves en les frappant sur la tête avec une palette de bois. Le directeur a eu tôt fait de le renvoyer, heureusement. Malheureusement, la tradition de la correction physique, elle, est loin d’être renvoyée aux oubliettes. À la maison, c’est du pareil au même. Dans le dos ou sur les fesses, les endroits sur le corps changent, mais les coups sont souvent donnés aussi gratuitement et sans raison valable apparente. Un jour, Pascal laisse trainer un vêtement humide sur le divan et il est corrigé sévèrement. L’autre jour, il brise une des rares chaises de la maison en jouant (chose à notre avis d’autant plus grave que la précédente) et on le laisse tranquillement retourner à l’école. C’est ce qui nous amène à penser que la correction n’est pas tant un moyen de discipliner le fautif que de soulager l’état d’esprit du bourreau.

Et pour discipliner les gens, c’est souvent la menace de la correction physique qui fonctionne. À la maison, nous avons la rare, mais toujours aussi déplaisante visite de deux insupportables cousins de Pascal qui se battent constamment et qui blessent tous les enfants du quartier. Et même le doux et posé Jean-Philippe s’est surpris à menacer la jeune cousine. « Ça suffit! Je te le promets, si je te vois encore une fois frapper quelqu’un, c’est moi qui vais te frapper correctement et proprement! » Sa première menace de claque à vie! Quand on dit que le pays entre en nous, on ne peut avoir de meilleurs exemples.

Pour résumer nos observations, autant entre amis de même sexe on favorise le contact pour se donner de l’affection, autant en famille et entre générations différentes, on se touche surtout pour témoigner de son mécontentement. On peut vous dire que Pascal profite pleinement des séances de batailles dans le lit et des câlins de bonne nuit que les Yovos venus d’ailleurs lui offrent. Les enfants semblent tellement être en manque de contacts physiques. Par contre, quand on voit la rudesse des épreuves de la vie, on comprend mieux que les parents ont tout intérêt à endurcir leurs enfants plutôt qu’à les attendrir avec des caresses. Nous ne sommes pas d’avis que témoigner de l’affection à un enfant lui nuise pour se préparer aux épreuves de la vie, mais nous pouvons comprendre que dans la façon de penser des gens d’ici, leur comportement est logique. En attendant, Pascal fait le plein d’affection et refuse de nous laisser aller dormir sans avoir reçu ses deux gros câlins de bonne nuit.

En terme de toucher, les mains sont aussi beaucoup sollicitées. La poignée de main est courante pour saluer. La poignée de main la plus amusante et la plus répandue va comme suit. On serre la main droite de l’autre personne normalement, puis, avant de retirer sa main, on glisse les doigts pour venir accrocher avec son majeur le majeur de l’autre personne. À cet instant, on applique une tension mutuelle sur les majeurs et quand le tout est bien tendu, on se lâche et les deux majeurs relâchés provoquent un claquement de doigts chez chacun des protagonistes. « Ça y est, vous savez saluer à la béninoise. »

Les mains sont très utiles aussi à l’heure des repas. En effet, la pâte et les sauces se mangent avec la main droite. Au départ, ça peut paraitre peu ragoutant, mais en réalité, c’est si simple et si pratique d’utiliser la main. Quand on va manger dans des maquis (restaurants) ou des cafétérias, les bonnes dames nous apportent souvent une fourchette. Par habitude, elles ont appris que les Blancs ne mangent pas avec les mains. Elles sont toujours agréablement surprises lorsqu’on leur demande d’apporter l’eau et le savon. « Yovo! Tu manges avec la main? C’est bon, c’est très bon! »

Comme nous écrivons souvent de trop longs messages, plaçons un dernier mot à propos du toucher en parlant du nombre fantastique de douches que nous pouvons prendre dans une journée. Comme lorsque nous sortons, nous sommes trempés en quelques minutes, la seule chose qui nous vient en tête à notre retour à la maison, c’est de sauter dans la douche. La moyenne se situe à trois douches par jours, ici. Les jours très achalandés, on peut monter à 4. L’eau n’est évidemment pas chauffée, alors c’est sous une douche bien glacée que nous donnons un repos bien mérité à notre peau très sollicitée.


Nous en profitons pour vous dire que nous nous dirigeons dès dimanche vers le nord du Bénin pour une dizaine de jours. De retour dans quelques jours pour les dernières nouvelles avant notre retour au Québec.

Samuel et Jean-Philippe

lundi 28 novembre 2011

L'environnement, un creuset infini de découvertes


Aujourd'hui, c'est Jean-Philippe seul qui vous parle au terme de sa collecte de données au Bénin.

C’est avec un sentiment de fierté et de nostalgie que s’est déroulé hier l’entretien de groupe de ma recherche avec les enseignants. Pourquoi ces émotions? D’abord, parce que beaucoup de boulot a été abattu en près de trois mois de travail au Bénin pour alimenter une recherche qui réunit en moi trois passions : l’éducation, l’environnement et le Bénin (ou peut-être bien l’Afrique). Ensuite, parce que cet sonne pour moi la fin de la collecte des données qui alimenteront ma recherche au Bénin.

Cette recherche, elle s’intitule Portrait de la situation actuelle en matière d’éducation relative à l’environnement au 1er cycle de l’enseignement secondaire dans le département de l’Ouémé en République du Bénin. Elle vise surtout à décrire les représentations sociales à propos de l’environnement et de l’éducation relative à l’environnement, ce qui se passe au secondaire par rapport à l’éducation relative à l’environnement et quelles seraient des pistes d’amélioration de la situation. Pour cela, j’ai finalement réalisé des entretiens individuels avec 20 enseignants, 4 directeurs d’école, 3 inspecteurs pédagogiques et 4 ONG, en plus de mon entretien de groupe hier avec 16 des enseignants déjà rencontrés. Et que dire de la documentation amassée souvent à l'arraché…

Les premiers résultats et analyses qui suivent ne sont pas du tout issus de la procédure scientifique rigoureuse qui devra être justifiée et démontrée dans mon mémoire, mais plutôt de mes premières impressions à chaud. Je vous en expose en espérant pouvoir vous intéresser sur les manières de se représenter l’environnement ici, au Bénin.

D’abord, pour les enseignants, on décrit généralement l’environnement par tout ce qui nous entoure. On réfère surtout au milieu de vie, là où on habite. Ça comprend autant les éléments vivants que les éléments non vivants. Pour nous au Québec, l’environnement est parfois perçu à plus grande échelle, alors qu’au Bénin, l’environnement immédiat occupe une place primordiale.

Quand on parle des problèmes de l’environnement, les Béninois citent souvent les problèmes qui les entourent directement. D’abord, en première place, je crois que c’est le problème des sacs de plastique, ce qu’on appelle ici les sachets de plastique. Le sac réutilisable n’a pas fait son apparition à grande échelle au Bénin et c’est très visible dans les rues. Malheureusement, les infrastructures gouvernementales ne prennent pas encore en charge la gestion des déchets. Cela a donc pour effet d’accumuler les matières résiduelles un peu partout dans les vons et en périphérie des goudrons. On ne peut donc pas se promener sans voir des sachets de plastique à moitié enfouis dans le sol, l’autre moitié à l’air libre à la surface. Parfois, on utilise même ces sachets de plastique pour allumer le charbon qui sert à préparer la nourriture. Au charbon, on ajoute un peu de pétrole et un sachet de plastique qui accélèrent le processus d’allumage du feu. Cela nous mène aussi vers des problèmes au niveau de la qualité de l’air. Dans cette catégorie, on peu autant mettre les feux qu’on fait avec les tas de déchets pour s’en débarrasser, comme si on réglait le problème, que les motos à deux temps qu’on nourrit avec de l’essence frelatée, donc avec du plomb, provenant du Nigéria, qui dégagent une fumée dense et pénétrante dans les poumons. L’érosion côtière vient rapidement dans les problèmes du sud, les feux de brousse, la déforestation, les inondations, l’utilisation de pesticides, etc. Fait très intéressant, on met aussi souvent dans les problèmes de pollution ceux liés à la pollution sonore.

Et quelle solution les enseignants trouvent-ils à tous ces problèmes de l’environnement? L’éducation! Les enseignants me disent régulièrement qu’en éduquant les plus jeunes à l’école, ceux-ci risquent de rapporter le message à la maison pour informer leurs parents. Je me plais aussi à poser la question suivante : est-ce que les enfants trouveront écho auprès de leurs parents? Les enseignants me disent généralement que oui pour une raison bien simple. Comme l’éducation demeure un privilège pour bien des parents qui n’y ont pas eu accès, en général, ils risquent moins de dévaloriser les apprentissages réalisés à l’école.

Pour les enseignants rencontrés, il y a aussi une représentation sociale de l’environnement fort intéressante qui est ressortie, celle de l’environnement – croyance. En effet, au Bénin, pays où le vaudou est très présent, l’environnement est souvent associé aux croyances. D’abord, le vaudou n’a rien à voir avec une poupée qu’on pique avec une aiguille. Quand on parle de vaudou, on réfère ici à toutes les forces divines qui appartiennent à un monde surnaturel. Les hommes peuvent entrer en contact avec ce monde surnaturel à l’aide de diverses procédures. Cette religion accorde beaucoup d’importance aux ancêtres. Et à travers ces croyances, l’environnement occupe souvent une place de choix. Par exemple, un arbre centenaire peut abriter l’âme d’un ancêtre important. Une forêt où vit un serpent vénéré peu être nommée forêt sacrée pour préserver cet animal. Un esprit peut aussi habiter un lieu qui passe près d’un cours d’eau qui doit ainsi être protégé. J’ai donc été surpris d’apprendre que le vaudou permettait souvent de jouer un rôle de protection de l’environnement. Cette découverte est fascinante, car on se rend compte que des croyances qui nous paraissent surprenantes à première vue peuvent jouer un rôle important dans la conservation de l’environnement. Cela n’est pas sans me rappeler l’importance prédominante de la nature, de sa préservation et de sa divination pour les peuples autochtones du Québec.

Bien que ces croyances sont pour certains bien ancrées, alors que pour d’autres, elles représentent un folklore national aujourd’hui, elles mettent pleinement en valeur la culture béninoise. En ce sens, les enseignants reprochent parfois le fait que ces éléments de leur culture ne soient pas introduits dans les programmes d’études, souvent trop influencés par les Occidentaux. Les savoirs européens dominent beaucoup au niveau des apprentissages prescrits dans les programmes d’études en Afrique, ce qu’on appelle l’eurocentrisme.

Ces enseignants ont donc lancé un cri du cœur en voyant en l’environnement une occasion formidable de parler des croyances de leur peuple, doucement occidentalisé depuis quelques siècles. Les deux principales raisons de ces pertes de culture sont la colonisation de l’Afrique et la montée des religions qui fait aussi perdre les croyances traditionnelles peu à peu. À cet effet, nous avons reçu la visite de Benoît XVI la semaine dernière au Bénin. On entend même dire que sa venue n’est pas surprenante, car l’Afrique est un terreau fertile prometteur pour l’avenir de la religion catholique. On parle parfois de religions ici comme on parle de parts de marché. Bref, si on ferme cette petite parenthèse, l’environnement peut jouer ce rôle de valorisation des croyances ancestrales du Bénin. Quelle belle découverte!

Les éléments décrits ci-dessous ne sont qu’une infime partie des données amassées lors de ma recherche. Je pourrais bien sûr entrer dans les détails, mais il faudrait mettre davantage d’éléments en contexte pour mieux les situer. Je retiens toutefois de cette recherche que l’environnement est un terrain fertile de découvertes, un creuset de diversité biologique, mais aussi de diversité sociale, culturelle, humaine…

Lorsqu’on s’intéresse à l’environnement, on s’intéresse non seulement à la nature, mais aussi aux êtres humains qui partagent un milieu de vie. Peu importe là où on se trouve dans le monde, on ne trouvera jamais deux manières identiques d’aborder l’environnement. Et bien que j’aurai répondu à de nombreuses questions lors de cette recherche, elle me donne encore plus la soif d’en apprendre à propos de l’environnement, plutôt que de me contenter. Les manières de se le représenter un peu partout sur cette planète nous offrent la chance de découvrir une foule d’interactions passionnantes. De grandes leçons de vie se cachent derrière ses dynamiques!

Environnementalement vôtre,

Jean-Philippe

samedi 19 novembre 2011

Le Bénin en cinq sens - Le plaisir d'entendre

Le moment est tout désigné pour vous écrire un article sur l’ouïe. Nous sommes présentement étendus dans notre lit et à l’extérieur, il y a une cérémonie de baptême au coin de notre vons, soit à quatre maisons. Les bâches installées depuis maintenant deux jours, on a aujourd’hui disposé des chaises de plastique sur toute la largeur de la rue sous ce chapiteau. Que manque-t-il pour vous décrire l’ambiance? Deux animateurs de foule qui poussent des cris religieux sans harmonie en toute cacophonie. En trame de fond, le vendeur de FanMilk qui klaxonne pour nous signifier sa présence et les oiseaux qui gazouillent. Nous, nous sommes enfermés dans notre chambre en tentant de couper les bruits venant de l’extérieur en écoutant du Barry White qui peine à surclasser le baptême. Aujourd’hui donc : l’ouïe.


Puisque ça fait assez longtemps que nous prenons des notes pour rédiger un article sur l’ouïe, nous allons donc vous faire quelques rubriques qui sauront toutes vous divertir. À lire en un ou plusieurs temps, selon… Si vous n’esquissez pas au moins un sourire durant la lecture, c’est que novembre vous affecte pleinement. Relisez cet article en décembre!

Environnement sonore quotidien

8 heures. Le cadran sonne, mais nous sommes déjà réveillés…

4 heures. La nuit, nous laissons souvent la porte ouverte pour créer un courant d’air, car il fait encore 32 degrés le jour ici. Toutefois, grand-maman et maman n’ont pas l’habitude d’attendre le levé du soleil pour commencer leur journée. Il nous arrive parfois d’entendre marmonner grand-maman qui récite sa prière matinale en se promenant dans toutes les pièces de la maison, comme pour chasser les mauvais esprits. Si nous prêtons bien l’oreille, ce sont les cuillères de maman dans les chaudrons que nous entendons, elle qui s’affère déjà à cuisiner notre diner.

5 heures. Le minaret se met de la partie… Le Bénin étant une société ouverte religieusement, musulmans, catholiques, animistes et autres confessions cohabitent relativement bien. Même si la cohabitation se déroule convenablement, pas d’accommodement raisonnable : le minaret réveille tout le monde, faisant fi de la confession des dormeurs du quartier.

6 heures. Les coqs sentent que le soleil va bientôt se lever; ils décident alors que leur journée commence. Le coq de notre maison terminant tranquillement sa puberté, c’est avec la voix cassée, enrouée, en pleine mutation qu’il nous souhaite bon réveil.

7 heures. Avez-vous déjà vu sur une de nos photos les deux cocotiers devant la maison? Ils abritent une incroyable colonie d’oiseaux jaunes qui ont construit leurs nids sur les grandes feuilles de manière à ce qu’ils résistent tant au vent qu’à la saison des pluies. C’est à leur tour de nous gazouiller par dizaines un « Bon matin! » bien senti.


Pour ceux qui sont déjà venus au Bénin, vous vous rappellerez aussi que 7 h sonne l’heure où les enfants s’occupent de la devanture de leur maison. Nous entendons donc de doux bruits de balai sur la terre rouge extérieur ayant pour but de nettoyer la devanture de la maison. Façonnés avec des feuilles gigantesques, nous pourrions même appeler cela la valse matinale des balais.

8 heures. Quand le cadran sonne, ça fait aussi 1 heure que la vendeuse ambulante passe et repasse dans la rue en criant : « Piiiiii-chôôôôô » pour annoncer son « pain chaud » qui n’est pas chaud pantoute. On descend donc prendre le petit déjeuner. Une fois sur deux, il y a dudit pain-chaud-pas-chaud sur la table.

9 heures. C’est vers cette heure que grand-maman sort dans la cour intérieure pour s’occuper de ses pigeons. Pourquoi des pigeons, nous direz-vous? Pourquoi des chiens domestiques, vous diront-ils? Les roucoulements s’intensifient avant ce moment où grand-maman va leur donner leur maïs quotidien. On ne peut pas faire autrement que de penser à Monique Jérôme-Forget interprétée par Marc Labrèche pour les adeptes de 3600 secondes d’extase, « Rrrou-rrrrouououou! » Et en plus, ça sonne vraiment drôle une envolée de pigeons. Du moins, ce n’est pas très crédible… Ne reste plus à grand-maman qu’à ramasser les dizaines de fientes au sol. Une autre forme de joie des animaux domestiques! Même vétérinaire, Marie-Josée vous dirait surement qu’on devrait plutôt les embrocher.



10 heures. La journée de Jean-Philippe est déjà commencée et celle de Samuel débute. D’ailleurs, maman se plait à dire aux deux jours : « Samuel, tu dors trop toi là! », avec son magnifique sourire. C’est à ce moment qu’un des téléphones portables de maman se met à sonner et interrompt la conversation sans autre formalité. Il faut s’y attendre à tout moment de la journée, car avec la faible quantité de téléphones fixes au Bénin, tout le monde a au moins un portable. Et comme au Québec, c’est toujours aussi agressant de se faire couper par un téléphone, comme une force externe de la nature, alors que notre présence de toute chair ne prévaut pas sur la machine.

11 heures. Un beau matin, nous nous promenons sur le goudron principal. Nous entendons alors une sirène qui arrive au loin. « Tiens, un véhicule d’urgence qui arrive. C’est quand même rare. » Et c’est à ce moment que nous voyons des gyrophares sur un véhicule qui se faufile dans la dense circulation. Sur ce dernier, on peut lire Ets Repos éternel, ce qui veut dire Établissements Repos éternel. Ce véhicule d’urgence n’est rien d’autre qu’un corbillard se dirigeant vers le cimetière à la vitesse de la police ou d’une ambulance.

12 heures à 15 heures. Entre ces heures, généralement, toute activité cesse pour laisser place à la chaleur du zénith et à la sieste.

16 heures. L’activité reprend dans le salon de la maison. Souvent, des gens viennent saluer la famille; il y a les habitués et les visites plus rares. Ça se met donc à parler soudainement très fort. Un beau jour, vers la fin de l’après-midi, Ahmed, le fils ainé de maman, frère de Fred, arrive à la maison. Pendant ce temps, nous sommes en haut dans notre chambre/bureau de travail avec Pascal. Soudain, Ahmed se met à parler très fort et maman lui répond sur le même ton. Une chose est certaine : on s’engueule en bas et ce n’est pas beau à entendre. Heureusement, nous avons notre interprète goun avec nous pour nous rapporter toute scène de vie hors de notre compréhension. Comme cela nous arrive souvent : « Pascal, qu’est-ce qu’ils disent en bas? » « Papa est allé acheter au marché et il raconte ça à maman. » C’est tout!! Pas de querelle, rien! Juste des Béninois qui parlent fort. Et c’est comme cela chaque jour. Notre petit cœur sensible au ton qui monte est maintenant devenu presque indifférent à ce genre de situation.

17 heures. C’est le moment où on sort souvent pour aller acheter une gâterie dans les vons tout autour. En approchant de notre vendeuse d’ignames frites préférée, on croise un ronronnement de vieux moteur deux-temps. Ça sonne comme le vieux rafiot à vapeur de Popeye. C’est un des innombrables moulins de la ville qui réduit en farine tous les grains que les habitants achètent au marché afin d’en faire la bouille, la pâte (wô) et autres préparations. Quand on croise le meunier qui travaille toute la journée dans l’incessant « pout-ke-pout-ke-pout » du moteur, il nous salue. Son corps est plus blanc que le nôtre, à force de travailler dans la farine! Pourtant, le meunier, lui, ne se fait pas crier dans la rue « Yovo! Yovo! », comme nous qui déambulons à cette heure où les enfants rentrent de l’école et où tout le monde profite de la fraicheur extérieure qui s’installe tranquillement.

18 heures. De retour à la maison avec notre gâterie (qui s’appelle aussi collation), Bernice se fait encore une nouvelle coiffure en se regardant dans le reflet d’une des nombreuses fenêtres teintées de la maison. Elle chante très fort des chansons d’amour, à la sauce Céline Dion. Et si elle n’est pas dans une forme excellente, c’est la radio qui remplace la voix de Bernice.

19 heures. Rien à déclarer. Sauf peut-être Sam ou JP qui s’exaspèrent à faire comprendre à Pascal ses devoirs.

20 heures. Une cacophonie sans nom nous parvient du goudron à six coins de rue de nous! Ce sont des kiosques temporaires (pour trois mois) qui vendent des cellulaires qui se sont installés pour les achats de Noël sur le bord de la voie. Bien sûr, ici comme ailleurs, là où il y a un commerce, il y a son concurrent qui vient à côté. Et c’est là que commence la guerre entre les deux : qui attirera le plus de clients? Leur stratégie pour attirer les clients : un système de son de 3 mégawatts qui crache une musique infernale à au moins 1 kilomètre à la ronde. Et comme ils sont deux, c’est en plus à qui aura le système de son qui crache le plus fort! Tous les jours, ça rend vraiment agressif. La pollution de l’espace sonore est un réel problème et comme les règlementations sont absentes, il n’y a plus qu’à endurer… ou faire un meurtre.

21 heures. C’est l’appel : le générique de notre feuilleton préféré, Shree, résonne dans toute la maison. Toute activité cesse illico!

22 heures. Alors que les marchands de téléphones remballent pour la nuit, c’est le club très sélect Abidjan VIP, juste à côté des kiosques, qui prend le relai. Et qui dit boite de nuit dit jusqu’à 3 h du matin. Pitié!

23 heures. Pendant que nous nous brossons les dents, on peste contre Abidjan VIP qui perturbera la quiétude requise pour s’endormir. C’est à ce moment que chaque soir JP dit : « Ça a pas d’allure! Je vais allumer le ventilateur pour camoufler le bruit. » Sam répond : « Mais là, ça va bouffer ben trop d’électricité si on le fait rouler toute la nuit et ça va faire du bruit aussi! » JP répond : « C’est pas grave. On va le payer le maudit compte d’électricité! J’aime mieux m’endormir avec un ronronnement continu et du vent. » Et c’est sous le bruit rassurant du ventilateur que nous nous endormons pour recommencer le cycle le lendemain matin.

En synthèse, on peut dire que le sommeil profond de 3 h à 4 h du matin est TRÈS… TRÈS précieux!

Prénoms entendus au Bénin

Avant de passer à une prochaine rubrique, nous vous offrons celle-ci sur des prénoms entendus au Bénin souvent plus d’une fois. Ces prénoms nous semblent parfois d’une autre époque que la nôtre. D’autres sont tout simplement à mourir de rire, en tout respect de ces gens rencontrés.

Dans la catégorie Prénom d’une autre époque!

Alastaire; Gervais; Fulgence; Nazaire; Nestor; Barnabé; Léandre; Ernest; Félicien; Octave; Marius; Anasthase; Roméo; Idelphonse; Saturnin; Casimir; Lucien (14 ans); Hortense.

Dans la catégorie Prénom indigène qui sonne drôle en français!

Nouhoun (à prononcer rapidement); Chitou.

Dans la catégorie C’est pas la modestie qui va m’tuer!

César; Princia; Magloire; Prospère; Ascension; Dieu Donné.

Dans la catégorie Qui a pensé à appeler son enfant d’même?

Innocent; Bienvenue; Euloge; Cornaud; Janvier; Fidélia; Espérance; Sagesse; Rosa-Mystica; Euphrasie; Léchidia; Matachrist.

Et maintenant, si vous voulez vous amuser à les relire, vous pouvez même les prononcer à la Béninoise en enlevant tous les « r ». Pour vous faciliter la tâche, Pascal peut aussi vous en réciter quelques-uns…



Les répliques de Pascal

Parlant de Pascal, il ne cesse de nous sortir des perles de langage que nous ne pouvons nous empêcher de noter au fil du temps. Voici donc un potpourri des meilleures répliques de Pascal.

— Pascal et Samuel sont couchés sur le lit. Alors que Pascal joue avec le visage de Samuel, il s’interroge : « Dis-moi, quand vous êtes nés, ils vous ont étiré le nez, ou bien? »

Samuel, alors qu’il est enrhumé, dit à Pascal : « Tu sais, le meilleur médicament c’est le repos. » Pascal, de lui répondre : « Et on vend ça ici? »

Pendant que Pascal observe encore notre corps, il regarde son propre nombril saillant. Puis, il dit à Jean-Philippe : « Je peux essayer de faire sortir ton nombril? » Quelques minutes plus tard, constatant les grains de beauté sur notre corps, il nous dit sérieusement : « Je vais vous enlever les saletés. »

Voulant parler à Pascal, Samuel l’appelle dans la maison, sans réponse. Quelques minutes plus tard, Pascal apparait dans notre chambre. Samuel lui dit donc : « Je croyais que tu étais parti, car je t’ai appelé et tu n’as pas répondu… » En réponse, Pascal lui réplique très sérieusement : « Tu m’as appelé par la bouche? » D’un ton amusé, Samuel répond : « Oui, Pascal, je t’ai appelé par la bouche! »

Dans le même ordre d’idées, pendant les leçons de Pascal, ce dernier a demandé à Jean-Philippe de lire un texte que Pascal avait déjà lu pour le devoir de français. Jean-Philippe l’a donc lu dans sa tête. Avant la fin de sa lecture, Pascal lui a dit : « Tu peux lire avec ta bouche tonton? »

Quelques jours avant la rentrée scolaire, nous avons eu le plaisir d’accueillir une petite peste de 13 ans à la maison, fille d’un oncle, et son frère. Hypocrite et déplaisante à toute heure, Pascal a semblé trouver la semaine en sa présence très longue. Un bel après-midi, Pascal vient nous voir fâché : « Moi et l’autre garçon on jouait et la fille elle s’est avancée et elle a lâché sur nous! » Traduction libre : « En jouant, on s’est fait pété d’sus! »

Pascal est assis au sol à côté de son plat de nourriture à moitié consommé. Samuel lui fait remarquer que son plat est infesté de mouches. Pascal, qui refuse de manger davantage, explique sa vision des choses : « Tu sais, il ne faut plus manger la nourriture quand il y a eu les mouches parce que les mouches, elles piétinent les cacas. »

Évasion à Grand Popo

Dans le tumulte de notre environnement sonore quotidien, il y a les fins de semaine à l’extérieur de Porto Novo qui emplissent nos oreilles de nouveaux sons. Et une des plus mémorables de ces sorties fut notre saut à Grand Popo, petit village côtier tout près de la frontière togolaise.

Là-bas, il y a tout ce qu’il faut : la plage, le soleil et l’océan. Par contre, la mer est on ne peut plus violente. Les vagues, ne frappant aucun haut-fond avant la côte, viennent déferler sur nous à toute vitesse, brassant dans leur ressac de magnifiques coquillages blancs troués en leur centre et du sable grossier qui exfolie fortement la peau. Avec l’Atlantique comme fond, quoi de mieux pour s’endormir? Ce n’est par contre pas le son des vagues violentes qui nous a réveillés le lendemain matin, mais bien la voix d’une dizaine d’hommes qui chantaient. Quelques minutes plus tard, c’est un instrument à percussions métallique qui s’ajoute à la chorale. Piqués dans notre curiosité, nous sortons de notre chambre donnant sur la plage.

Devant nous, une trentaine de pêcheurs s’affèrent à tirer un immense cordage qui va se perdre dans le sillage des vagues. Ils tirent un filet rempli de poissons en suivant la cadence du percussionniste et des chants. Enchantés, nous nous approchons, puis nous nous faisons offrir de tirer avec le groupe. Pourquoi pas? Nous empoignons un bout de corde et c’est ainsi que commence notre plus grande partie de souque à la corde à vie. Notre adversaire : le dieu des océans.

L’expression « centimètre après centimètre » n’a jamais été aussi sentie. Chaque pas supplémentaire vers l’arrière est une torture, chaque mètre est un combat à gagner. La voix des pêcheurs qui crient « heppa! » (tirez!) est notre seul encouragement; la répétition frénétique du rythme tambouriné sur la pièce de métal, notre seul moyen d’oublier la douleur dans nos mains irritées. Nous tirons inlassablement en reculant sur la plage. 200 mètres derrière nous, il y a un arbre autour duquel le premier pêcheur de la chaine attachera la corde lorsque nous y serons rendus. Notre seul espoir de repos. Une fois le filet attaché, on retourne lentement jusqu’à la mer. Les pêcheurs grimpent aux arbres et croquent dans un fruit de cola fraichement cueilli pour se donner de l’énergie, le même cola que le Coca-Cola. Des bonnes dames sont installées à l’ombre d’un parasol et vendent des calebasses d’eau aux hommes qui travaillent dur. De retour à l’eau, on observe la bouée du filet au loin. Elle ne semble pas avoir bougé d’un poil! La clochette tinte à nouveau et c’est le moment d’empoigner encore la corde et de recommencer.

Bien sûr, à chaque nouvelle récidive de notre part, les locaux s’étonnent. Ils sont résistants ces Yovos-là! Ils n’ont pas encore abandonné! Et nous n’abandonnerons pas avant la fin non plus : l’orgueil! Nous sommes en plein combat avec notre corps. Les chants des pêcheurs nous saoulent. Nous n’avons même plus chaud. On tire inlassablement. Pendant une heure. Deux heures. Au fil du temps, des villageois sont venus s’ajouter au groupe.

Une fois la bouée bien rapprochée, le musicien accélère le rythme et un pêcheur passe à travers les tireurs pour distribuer un petit verre de « sodabi » (eau de vie de palme entre 40% et 80% d’alcool selon la préparation). On reprend espoir, mais c’est pourtant quand il est tout près que le filet est le plus difficile à tirer. Nos muscles sont tendus et hyper sollicités. Si nous lâchons la corde quelques secondes, notre main tremble tant elle a l’habitude d’être sous tension. Les centimètres ont fait place aux millimètres et le simple fait de faire du sur-place est déjà un énorme gain sur les vagues. Les pêcheurs crient et se laissent littéralement tomber vers l’arrière pour trier de tout leur poids.

Le début du filet vient de sortir! Femmes et enfants se ruent pour démêler les mailles au fur et à mesure qu’elles sortent de l’eau. On ramasse déjà les poissons derrière les tireurs. Trois heures après le début de notre contribution, le filet est complètement émergé. Les pêcheurs nous remercient de dix gros poissons on ne peut plus frais, notre premier salaire béninois. On va se régaler ce soir… Nous sommes exténués. Les pêcheurs, eux, sont déçus de leur récolte et veulent relancer le filet pour cet après-midi. Découragés pour eux, nous, nous ne nous voyons pas recommencer la même chose dans deux heures! Eux peuvent faire ça, deux fois par jour, quotidiennement. Mais pas nous!

Ce jour-là, nous avons appris le vrai sens de l’expression « bêcher pour son pain ». Quand on pense que nos treuils modernes ont remplacé à beaucoup d’endroits l’huile de coude, on ne peut plus se surprendre de la surpêche! Ici, ces pêcheurs traditionnels peuvent être fiers de gagner leur vie à la sueur de leur front!

Une belle leçon pour un tintement de cloche…

Manières de parler au Bénin

Pas besoin d’expliquer à un Québécois que la manière de parler le français à travers le monde varie. Voici notre collection des meilleurs traits de langage du voyage.

En revenant à la maison l’autre soir, Bernice mangeait du maïs soufflé. Elle nous a offert du « pov conne ».

À l’occasion d’une marche d’après-souper, nous passons devant ce qu’on appelle ici une cafétéria, mot qui s’épèle de maintes manières. On y vend généralement des repas rapides, comme du spaghetti ou de l’omelette. En passant devant une cafétéria non loin de la maison, nous demandons à la maman ce qu’elle vend. « Ici, y’a tifoi. » Nous vous avions déjà parlé du tifoi dans une chronique précédente… Avez-vous élucidé le mystère, car vous en saurez le secret aujourd’hui. Comme souvent au Bénin, la clé de la compréhension se trouve dans le « r ». En ajoutant le « r » au bon endroit, vous trouverez tifroi. Et en faisant un peu de traduction, peut-être que ça finira par sonner : thé froid! Ingrédients du thé froid : lait sucré Jago, poudre de chocolat Milo, glace et eau. En bref, tout sauf du thé. Et avec ça, vous trempez un peu de « Piiiiii-chôôôôô », du pain-chaud-pas-chaud. Avec la chaleur ambiante, ça rafraichit!

Comme partout à travers le monde, celui qui a le moindrement d’éducation ne sait jamais très bien quelle formule de politesse énoncer pour chercher la salle de bain. Et ça, c’est encore plus vrai en sol étranger. Après quelques tentatives, nous avons finalement découvert qu’ici, pour être poli, on demande : « Où puis-je me mettre à l’aise? »

Par contre, en famille, l’étiquette n’a plus sa raison d’être. L’autre jour, Fred a été malade. Ça nous a donné l’occasion d’entendre une perle de réplique. En parlant d’un médicament vermifuge, alors que Fred souffrait du paludisme, maman a dit : « Si tu prends ça, tu vas chier toute l’eau chaude dans ton corps et tu n’auras plus la fièvre. Après, tu seras à l’aise! »

Malheureusement, le père de Fred, mari de maman donc, est décédé il y a une semaine et demie. La cérémonie d’enterrement est à son sommet de préparatifs. Chose curieuse, nous n’avions jamais vu le père de Fred, il restait ailleurs, avec une autre épouse. Au Bénin, la polygamie demeure très visible. Et dans le cas du père à Fred, il avait trois épouses pour huit enfants. À l’occasion donc des préparatifs de l’enterrement de son mari, maman a dit : « Je vais vous donner l’adresse pour aller faire les chapeaux. Mes coépouses aussi les ont fait faire à cet endroit. » Comment retenir son rire devant maman qui nous parle le plus sérieusement du monde de ses COÉPOUSES!!!

Dans un autre ordre d’idées, il y a de ces expressions douces à l’oreille. Par exemple, pour faire pression sur quelqu’un, on parle plutôt de « Faire diligence. » Aussi, si vous êtes gênés de parler de relation amoureuse au lit, vous pourrez plutôt demander à votre bienaimé(e) s’il ou elle veut bien aller « Faire la vie! »

L’autre jour, à Cotonou, nous avons mangé dans un petit maquis où on vend de la nourriture dans la rue. À la fin du repas, Jean-Philippe tend à la bonne dame un billet pour payer. Évidemment, ici, avoir sa monnaie est toujours problématique; il faut donc faire des pieds et des mains pour la trouver, car le jour où on a frappé les pièces de monnaie, on dirait qu’on a fait la moitié de la commande seulement. En face de Jean-Philippe, la bonne dame l’informe donc de la situation : « Attendez… Je viens. Je vais vous envoyer les 400 francs. » Euh, d’accord… Devons-nous attendre ou si elle va nous l’envoyer par la poste?

En terminant, rendons compte de quelques répliques savoureuses de Fulbert, notre deuxième homme de confiance avec Fred et assistant de Jean-Philippe pour sa recherche. Comme son boulot d’assistant lui permet de gagner un peu d’argent dans ce pays où les gens qui cherchent un emploi se comptent en nombre beaucoup plus important que les offres d’emploi, Fulbert a dit à Jean-Philippe : « Avant, on me demandait ce que je faisais comme travail, mais je ne savais pas quoi répondre... Maintenant, ça peut sortir de ma bouche. »

Il y a un concept que les Noirs ne comprennent souvent pas, celui que la peau des Blancs brule, contrairement à la leur… Quelle tête Jean-Philippe a-t-il faite quand il a entendu Fulbert lui dire à moto : « Le soleil, ça me pique trop! »

Alors que Fulbert a demandé l’âge exact de Jean-Philippe, Jean-Philippe lui a plutôt renvoyé la question : « Quel âge tu crois que j’ai? » Il lui a répondu le plus sérieusement du monde : « Je crois que ton âge se situe dans l’intervalle fermé de 25 et 30 ans. » Réponse digne d’un cours de mathématique!

À la suite de vos commentaires…
À la demande de Coumba, nous vous offrirons très bientôt une photo du délice que représentent les ananas du Bénin. Miam! Nous nous croisons les doigts très fort pour que les mangues soient prêtes avant notre départ…