« Yovo, viens voir ma boutique.
Approche. C’est pour le plaisir des yeux! C’est gratuit! » Cette phrase
régulièrement entendue par les vendeurs d’artisanat lorsqu’on se promène nous
attendrit à chaque fois. Quelle jolie préoccupation que de donner du plaisir à
ses yeux; même si cette phrase n’est bien sûr qu’une tactique pour appâter le touriste.
Nous voici rendus à la dernière chronique
sur les sens. Et ce n’est pas un hasard si nous finissons par la vue. En fait,
quand on va en voyage, on se concentre généralement sur ce qu’on a vus. On
montre des photos, des vidéos, on dit « j’ai vu ci, j’ai vu
ça ». En fait la vue semble n’en avoir que pour elle. C’est pourquoi nous souhaitions
dans ces chroniques redonner leurs lettres de noblesse aux autres sens. Mais
cinq sens oblige, on ne peut pas complètement discréditer la vue en voyage.
Voici une petite liste sommaire des éléments relatifs aux yeux.
Pour
le plaisir des yeux
Commençons avec ces artisans qui vendent
l’art local à travers tout le pays. C’est que leur boutique est souvent, en
effet, un réel plaisir pour les yeux! L’art africain est coloré, il est près de
la nature (fibres, bois, toiles) et il parle de la vie quotidienne.
Parmi les plus jolies pièces, on retrouve
des batiks et des toiles peintes en quantité phénoménale qui mettent en scène
la femme qui transporte son bébé au dos et une jarre d’eau sur la tête ou le
coursier qui tire son chargement en charrette ou en moto.
Il y a aussi des masques de bois qui
viennent des quatre coins de l’Afrique. Ils sont méticuleusement gravés, peints
et parfois même décorés de plaques de métal, de tissus ou de coquillages. Ceux
qui ont déjà vu le mur de notre salon le sauront; nous possédons déjà une non
négligeable collection de masques. Au fil de notre voyage de cette année, nous
avons régulièrement mis la main sur un masque qui complètera cette collection.
« Tiens, celui-ci est spécial, on n’en a pas un comme ça à la maison. Un
de plus, un de moins… » Et bien, quelques un-de-plus-un-de-moins plus
tard, c’est avec non moins de 7 nouveaux masques que nous rentrerons au
bercail. Nous serons aussi chargés de plein d’autres objets qui ont su capter
notre attention et que vous retrouvez dans notre déco… pour le plaisir des
yeux.
Au vu
et au su de tous
Dans la rue, au Bénin, personne n’est
vraiment anonyme. Les Yovos ont bien sûr leur couleur de peau qui les trahit
rapidement. Cependant, les locaux ne sont pas sans reste. Par ici, on peut lire
l’identité et l’origine d’une personne directement dans le visage de celle-ci.
Beaucoup de gens que nous croisons arborent des scarifications au visage permettant
aux initiés de connaitre leur ethnie.
Il y en a partout. Et chaque village a son
propre motif de cicatrices. Parfois, il s’agit d’une profonde ligne sur la
pommette, parfois de trous plus profonds de la taille d’une pilule creusés dans
les joues. Certaines ethnies au nord scarifient même tout le visage avec une
fourchette chauffée à blanc. Le visage entier est strié de petits sillons.
On scarifie généralement tôt dans l’enfance et surtout quand les bébés naissent
dans les villages. Fred étant un citadin, il n’a pas été scarifié au visage
durant son enfance, mais on lui a tout de même fait quelques petites cicatrices
sur les bras et les jambes. Croyance oblige. Bien que les cicatrices au visage
donnent des informations sur l’identité de la personne, elles sont si
omniprésentes dans la société que ce n’est pas un trait qui attire le regard au
premier abord. Nous nous sommes nous-mêmes habitués rapidement à côtoyer
toutes sortes de cicatrices sur autant de visages.
Par contre, un autre trait qu’il est
difficile de cacher ici et qui fait détourner le regard à coup sûr, ce sont les
albinos. Chez nous, être albinos, c’est avoir les cheveux très blancs et la
peau très blanche. Mais le blanc se confond dans le blanc et ça va. Ici,
l’albinos n’a aucune chance de se fondre dans la masse avec ses cheveux jaune
pâle et sa peau plus rose que la nôtre qui a fonci sous le soleil. Un visage de
noir avec la peau blanche, il y a de quoi surprendre. La vie de ces albinos
qu’on croise quelquefois doit être bien difficile par moments. Dans des temps
anciens, on croyait même que ces albinos étaient des incarnations de démons
qu’il fallait tuer ou sacrifier. Bien que ce ne soit plus le cas aujourd’hui,
ces gens sont tout de même condamnés à vivre leur différence au vu et au su de
tous avec le même courage que doit prendre un défiguré chez nous pour affronter
les regards du monde extérieur.
À
travers l’œil de la caméra
Tout ce qu’on voit ici, ce qui nous
enchante, ce qui nous surprend, il est souvent difficile de le prendre en
photo. Premièrement, parce que ce sont des scènes de la vie quotidienne, des évènements-minute
qui se passent alors que nous ne trainons pas notre appareil photo.
Deuxièmement, parce qu’il est très gênant de braquer son appareil sur un
inconnu, par ici. Certaines ethnies croient encore que l’appareil photo a le
pouvoir de voler les âmes. D’autres ne veulent seulement pas être pris pour des
bêtes de foire.
Le touriste qui vient quelques jours au
Bénin est souvent avide de rapporter à ses connaissances des clichés caractéristiques
d’une vision de l’Afrique qu’on entretient encore dans nos pays. Une Afrique
pauvre, affamée, vivant dans des conditions sanitaires exécrables et avec une
dignité naïve. « Regarde ce que j’ai vu. Regarde ce que j’ai dû endurer!
Regarde l’exploit que j’ai accompli! »… comme si nous étions encore du
temps des grands explorateurs européens en safari. Plusieurs touristes font
revivre pour eux-mêmes ce grand rêve mythique d’explorateur aventurier. Mère Thérésa
qui distribue des crayons à mine et des biscuits soda aux pauvres enfants assommés
par le paludisme. Indiana Jones qui revient de ses voyages avec des squelettes
de babouins et des parchemins mystérieux. Aujourd’hui, les parchemins ont été
troqués pour des appareils numériques Canon de la dernière génération.
Contrairement à ce que certains de ces
touristes aveuglés par leur rêve à la Walt Disney peuvent croire, les Béninois
ne sont pas naïfs. Ils entretiennent une énorme fierté et savent très bien à
travers quelle vision certains se permettent de les photographier sans leur
consentement. Bien sûr, comme nous sommes ici depuis longtemps, bien intégrés à
notre culture d’accueil et comme nous voulons nous dissocier de tous ces
préjugés fondés sur les blancs qui débarquent en Afrique, c’est pourquoi vous
ne retrouverez pas beaucoup de clichés de la vie quotidienne dans la rue. Ceux
que vous voyez en photo, ce sont nos amis, notre famille d’accueil, bref, des
gens qui ont consenti et qui sont fiers d’être photographiés par nous. Parfois,
à travers une fenêtre de voiture ou du haut de notre balcon à la maison nous
nous permettons quelques écarts pour satisfaire vos yeux curieux. N’empêche que
tout ça est fait avec toujours la même conscience : celle de ne pas briser
la dignité des gens.
Faut
le voir pour le croire
Tout ce qui peut être transporté sur la
tête ou en moto, faut le voir pour le croire. S’il s’agit du poids phénoménal
ou du produit inusité transporté, nous demeurons incrédules à chaque fois.
Dans la catégorie J’ai des vertèbres d’acier
Un jeune homme dans la vingtaine traverse
la rue en tenant bien en équilibre sur sa tête une table de réception complète
semblable à celles qu’on retrouve dans nos salles paroissiales.
Deux poches de ciment ne semblent pas
poser de problèmes à la tête des maçons.
À Grand-Popo, de jeunes apprentis maçons
de pas plus de 13 ans transportent sur leur tête de grosses briques de béton
(parpaings) sur leur tête. Ils en prennent jusqu’à 3 à la fois.
Au marché de Dantokpa à Cotonou, on croise
un homme qui fait une grimace indescriptible. Il a le cou crispé et les
mâchoires tremblotantes. Il porte sur la tête un ballot de la taille d’une
grosse glacière solidement ficelé qui contient on ne sait quoi. Chose certaine
c’était très très lourd.
Dans la catégorie Pourquoi pas mettre ça sur ma tête!
Une dame au marché Ouando de Porto-Novo
vend ses poules vivantes qu’elle a attachées sur un plateau d’osier qu’elle
porte nonchalamment sur sa tête.
Un homme transporte un canari (sorte de
gigantesque jarre en plastique de la taille d’un gros baril qui reçoit l’eau de
pluie) bien en équilibre.
Les enfants revenant de l’école installent
souvent leur sac d’école ou même uniquement leurs cahiers bien empilés sur leur
tête.
Tout se retrouve sur la tête des vendeurs.
Du plus fragile au plus lourd : œufs, tomates, un étalage de 300 lunettes,
2 ou 3 grosses valises à vendre empilées sur la tête plus 4 ou 5 autres dans
chaque main, tellement tout que c’est difficile d’être précis.
Des dames vendent des vêtements
occidentaux accrochés sur des cintres eux-mêmes accrochés à un plateau installé
sur leur tête, ce qui fait que les morceaux de vêtements pendent tout autour du
corps de la dame qui s’est laissé un petit espace vide pour voir où elle
marche. Coup de cœur de Jean-Philippe!
Dans la catégorie J’espère que ma moto ne fera pas d’accident
Il arrive fréquemment de voir un zem
transporter un homme qui tient un capot entier de voiture ou un parebrise
encore emballé en équilibre sur la banquette. L’homme derrière qui ne peut pas
voir où le conducteur va a toujours la même face qui semble dire « Je n’ai
pas trop le choix de lui faire confiance pour la sécurité… »
JP a vu en 2009 un zem accompagné d’un
autre homme transportant une échelle. Chacun des deux protagonistes s’était
faufilé dans un espace entre deux échelons et l’échelle dépassait devant et
derrière la moto. N’imaginons pas les dégâts qu’aurait causés une collision.
Le record d’êtres vivants en circulation
sur une seule et même moto revient à Mélanie qui a vu 7 personnes sur le siège.
Ce chiffre impressionnant compte des bébés au dos et de jeunes enfants au-devant
du conducteur. Pour le record d’adultes sur une moto, c’est JP qui gagne avec
ses 5 hommes adultes embrochés un derrière l’autre.
En route vers Ouidah, nous croisons un zem
qui conduit un homme tenant de chaque côté de son corps l’extrémité de grands
pieux de bois de 4 mètres. L’autre extrémité des pieux est appuyée sur un petit
charriot bancal qui roule indépendamment de la moto 4 mètres derrière. Si
l’homme lâche les pieux, le charriot s’arrête au milieu de la voie. Si une
voiture frappe latéralement le chargement, c’est la moto qui risque d’aller
frapper le bitume!
Une pensée encore pour ces livreurs
d’essence qui roulent en attachant aux côtés de leur moto 6 ou 7 jerrycans (gros contenants de plastique
rectangulaires) pleins d’essence Une fausse manœuvre et c’est l’explosion. Tous
les conducteurs fuient ces livreurs en les doublant rapidement.
En voir
de toutes les couleurs
Les habits béninois! Vous nous voyez en
porter quelques-uns sur nos photos. La moitié des passants dans le sud en
portent aussi. Et ils prennent toutes les couleurs inimaginables.
Tous ces habits sont faits de tissus
imprimés des motifs les plus fous. Il y en a une variété innombrable. Dans les
marchés, il y a des bonnes dames qui ne vendent que ces rouleaux de tissu au
mètre. Car si on veut un habit local, il faut d’abord aller choisir le tissu
que l’on veut. Normalement, 4 mètres suffisent pour la chemise et le pantalon
d’un homme et 6 mètres pour les tenues féminines. Choisir son tissu est un vrai
plaisir et en même temps un exercice mental très demandant. « De quoi ce
motif va-t-il avoir l’air sur moi, une fois cousu? » Des fois, on vise
plus juste que d’autres, car si un tissu est joli enroulé sur lui-même,
peut-être sera-t-il moins esthétique une fois cousu, et vice versa.
Puis, c’est chez le tailleur qu’on se rend
pour demander le modèle d’habit souhaité. Il y a aussi des couturières, mais ce
qui frappe surtout c’est la grande proportion d’hommes qui font le métier de
tailleur. On doit frôler la parité homme femme. Tous utilisent les bonnes
vieilles machines à coudre Singer de nos grands-parents. Elles sont plus
robustes et plus fiables ici. Rappelons que les coupures d’électricité sont
courantes. Pour trois fois rien (environ 5 $, au plus 8 $), nous
voici avec un complet unique et sur mesure. Quel plaisir! Même Samuel qui
déteste magasiner les vêtements adore commander ses habits. Si seulement le
concept était exportable au Québec!
Que nous sommes drabes chez nous avec nos
jeans et nos chemises unies pas-trop-flash, pas-trop-pastel, pas-trop-pâle!
C’est si beau de voir tous ces gens arborer les tissus les plus extravagants et
colorés les uns que les autres. Ça fait penser à une grosse salade de fruits,
un bel étalage de légumes frais. Il faut dire que la peau noire a cette
propriété de contraster magnifiquement avec toutes les couleurs les plus vives.
Ils peuvent littéralement porter n’importe quoi! Il faut voir à quel point Fred
est d’une beauté magnifique dans son habit jaune canari et combien Fulbert peut
rendre jaloux n’importe quel homme blanc dans sa chemise rose comme l’intérieur
d’un chocolat aux cerises. Trouvez-nous le gars viril qui portera du jaune
canari ou du rose paparmane au Québec
(interdiction de chercher sur le Plateau ou dans le Mile-End). Malgré notre ton
de peau qui affadit un peu les couleurs avouons tout de même qu’on serait beau
à tous se promener en tenues béninoises.
Samuel et Jean-Philippe