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jeudi 15 décembre 2011

Le Bénin en cinq sens - Le plaisir des yeux


« Yovo, viens voir ma boutique. Approche. C’est pour le plaisir des yeux! C’est gratuit! » Cette phrase régulièrement entendue par les vendeurs d’artisanat lorsqu’on se promène nous attendrit à chaque fois. Quelle jolie préoccupation que de donner du plaisir à ses yeux; même si cette phrase n’est bien sûr qu’une tactique pour appâter le touriste.

Nous voici rendus à la dernière chronique sur les sens. Et ce n’est pas un hasard si nous finissons par la vue. En fait, quand on va en voyage, on se concentre généralement sur ce qu’on a vus. On montre des photos, des vidéos, on dit « j’ai vu ci, j’ai vu ça ». En fait la vue semble n’en avoir que pour elle. C’est pourquoi nous souhaitions dans ces chroniques redonner leurs lettres de noblesse aux autres sens. Mais cinq sens oblige, on ne peut pas complètement discréditer la vue en voyage. Voici une petite liste sommaire des éléments relatifs aux yeux.

Pour le plaisir des yeux

Commençons avec ces artisans qui vendent l’art local à travers tout le pays. C’est que leur boutique est souvent, en effet, un réel plaisir pour les yeux! L’art africain est coloré, il est près de la nature (fibres, bois, toiles) et il parle de la vie quotidienne.

Parmi les plus jolies pièces, on retrouve des batiks et des toiles peintes en quantité phénoménale qui mettent en scène la femme qui transporte son bébé au dos et une jarre d’eau sur la tête ou le coursier qui tire son chargement en charrette ou en moto.

Il y a aussi des masques de bois qui viennent des quatre coins de l’Afrique. Ils sont méticuleusement gravés, peints et parfois même décorés de plaques de métal, de tissus ou de coquillages. Ceux qui ont déjà vu le mur de notre salon le sauront; nous possédons déjà une non négligeable collection de masques. Au fil de notre voyage de cette année, nous avons régulièrement mis la main sur un masque qui complètera cette collection. « Tiens, celui-ci est spécial, on n’en a pas un comme ça à la maison. Un de plus, un de moins… » Et bien, quelques un-de-plus-un-de-moins plus tard, c’est avec non moins de 7 nouveaux masques que nous rentrerons au bercail. Nous serons aussi chargés de plein d’autres objets qui ont su capter notre attention et que vous retrouvez dans notre déco… pour le plaisir des yeux.

Au vu et au su de tous

Dans la rue, au Bénin, personne n’est vraiment anonyme. Les Yovos ont bien sûr leur couleur de peau qui les trahit rapidement. Cependant, les locaux ne sont pas sans reste. Par ici, on peut lire l’identité et l’origine d’une personne directement dans le visage de celle-ci. Beaucoup de gens que nous croisons arborent des scarifications au visage permettant aux initiés de connaitre leur ethnie.

Il y en a partout. Et chaque village a son propre motif de cicatrices. Parfois, il s’agit d’une profonde ligne sur la pommette, parfois de trous plus profonds de la taille d’une pilule creusés dans les joues. Certaines ethnies au nord scarifient même tout le visage avec une fourchette chauffée à blanc. Le visage entier est strié de petits sillons. On scarifie généralement tôt dans l’enfance et surtout quand les bébés naissent dans les villages. Fred étant un citadin, il n’a pas été scarifié au visage durant son enfance, mais on lui a tout de même fait quelques petites cicatrices sur les bras et les jambes. Croyance oblige. Bien que les cicatrices au visage donnent des informations sur l’identité de la personne, elles sont si omniprésentes dans la société que ce n’est pas un trait qui attire le regard au premier abord. Nous nous sommes nous-mêmes habitués rapidement à côtoyer toutes sortes de cicatrices sur autant de visages.

Par contre, un autre trait qu’il est difficile de cacher ici et qui fait détourner le regard à coup sûr, ce sont les albinos. Chez nous, être albinos, c’est avoir les cheveux très blancs et la peau très blanche. Mais le blanc se confond dans le blanc et ça va. Ici, l’albinos n’a aucune chance de se fondre dans la masse avec ses cheveux jaune pâle et sa peau plus rose que la nôtre qui a fonci sous le soleil. Un visage de noir avec la peau blanche, il y a de quoi surprendre. La vie de ces albinos qu’on croise quelquefois doit être bien difficile par moments. Dans des temps anciens, on croyait même que ces albinos étaient des incarnations de démons qu’il fallait tuer ou sacrifier. Bien que ce ne soit plus le cas aujourd’hui, ces gens sont tout de même condamnés à vivre leur différence au vu et au su de tous avec le même courage que doit prendre un défiguré chez nous pour affronter les regards du monde extérieur.

À travers l’œil de la caméra

Tout ce qu’on voit ici, ce qui nous enchante, ce qui nous surprend, il est souvent difficile de le prendre en photo. Premièrement, parce que ce sont des scènes de la vie quotidienne, des évènements-minute qui se passent alors que nous ne trainons pas notre appareil photo. Deuxièmement, parce qu’il est très gênant de braquer son appareil sur un inconnu, par ici. Certaines ethnies croient encore que l’appareil photo a le pouvoir de voler les âmes. D’autres ne veulent seulement pas être pris pour des bêtes de foire.

Le touriste qui vient quelques jours au Bénin est souvent avide de rapporter à ses connaissances des clichés caractéristiques d’une vision de l’Afrique qu’on entretient encore dans nos pays. Une Afrique pauvre, affamée, vivant dans des conditions sanitaires exécrables et avec une dignité naïve. « Regarde ce que j’ai vu. Regarde ce que j’ai dû endurer! Regarde l’exploit que j’ai accompli! »… comme si nous étions encore du temps des grands explorateurs européens en safari. Plusieurs touristes font revivre pour eux-mêmes ce grand rêve mythique d’explorateur aventurier. Mère Thérésa qui distribue des crayons à mine et des biscuits soda aux pauvres enfants assommés par le paludisme. Indiana Jones qui revient de ses voyages avec des squelettes de babouins et des parchemins mystérieux. Aujourd’hui, les parchemins ont été troqués pour des appareils numériques Canon de la dernière génération.

Contrairement à ce que certains de ces touristes aveuglés par leur rêve à la Walt Disney peuvent croire, les Béninois ne sont pas naïfs. Ils entretiennent une énorme fierté et savent très bien à travers quelle vision certains se permettent de les photographier sans leur consentement. Bien sûr, comme nous sommes ici depuis longtemps, bien intégrés à notre culture d’accueil et comme nous voulons nous dissocier de tous ces préjugés fondés sur les blancs qui débarquent en Afrique, c’est pourquoi vous ne retrouverez pas beaucoup de clichés de la vie quotidienne dans la rue. Ceux que vous voyez en photo, ce sont nos amis, notre famille d’accueil, bref, des gens qui ont consenti et qui sont fiers d’être photographiés par nous. Parfois, à travers une fenêtre de voiture ou du haut de notre balcon à la maison nous nous permettons quelques écarts pour satisfaire vos yeux curieux. N’empêche que tout ça est fait avec toujours la même conscience : celle de ne pas briser la dignité des gens.

Faut le voir pour le croire

Tout ce qui peut être transporté sur la tête ou en moto, faut le voir pour le croire. S’il s’agit du poids phénoménal ou du produit inusité transporté, nous demeurons incrédules à chaque fois.

Dans la catégorie J’ai des vertèbres d’acier

Un jeune homme dans la vingtaine traverse la rue en tenant bien en équilibre sur sa tête une table de réception complète semblable à celles qu’on retrouve dans nos salles paroissiales.

Deux poches de ciment ne semblent pas poser de problèmes à la tête des maçons.

À Grand-Popo, de jeunes apprentis maçons de pas plus de 13 ans transportent sur leur tête de grosses briques de béton (parpaings) sur leur tête. Ils en prennent jusqu’à 3 à la fois.

Au marché de Dantokpa à Cotonou, on croise un homme qui fait une grimace indescriptible. Il a le cou crispé et les mâchoires tremblotantes. Il porte sur la tête un ballot de la taille d’une grosse glacière solidement ficelé qui contient on ne sait quoi. Chose certaine c’était très très lourd.

Dans la catégorie Pourquoi pas mettre ça sur ma tête!

Une dame au marché Ouando de Porto-Novo vend ses poules vivantes qu’elle a attachées sur un plateau d’osier qu’elle porte nonchalamment sur sa tête.

Un homme transporte un canari (sorte de gigantesque jarre en plastique de la taille d’un gros baril qui reçoit l’eau de pluie) bien en équilibre.

Les enfants revenant de l’école installent souvent leur sac d’école ou même uniquement leurs cahiers bien empilés sur leur tête.

Tout se retrouve sur la tête des vendeurs. Du plus fragile au plus lourd : œufs, tomates, un étalage de 300 lunettes, 2 ou 3 grosses valises à vendre empilées sur la tête plus 4 ou 5 autres dans chaque main, tellement tout que c’est difficile d’être précis.

Des dames vendent des vêtements occidentaux accrochés sur des cintres eux-mêmes accrochés à un plateau installé sur leur tête, ce qui fait que les morceaux de vêtements pendent tout autour du corps de la dame qui s’est laissé un petit espace vide pour voir où elle marche. Coup de cœur de Jean-Philippe!

Dans la catégorie J’espère que ma moto ne fera pas d’accident

Il arrive fréquemment de voir un zem transporter un homme qui tient un capot entier de voiture ou un parebrise encore emballé en équilibre sur la banquette. L’homme derrière qui ne peut pas voir où le conducteur va a toujours la même face qui semble dire « Je n’ai pas trop le choix de lui faire confiance pour la sécurité… »

JP a vu en 2009 un zem accompagné d’un autre homme transportant une échelle. Chacun des deux protagonistes s’était faufilé dans un espace entre deux échelons et l’échelle dépassait devant et derrière la moto. N’imaginons pas les dégâts qu’aurait causés une collision.

Le record d’êtres vivants en circulation sur une seule et même moto revient à Mélanie qui a vu 7 personnes sur le siège. Ce chiffre impressionnant compte des bébés au dos et de jeunes enfants au-devant du conducteur. Pour le record d’adultes sur une moto, c’est JP qui gagne avec ses 5 hommes adultes embrochés un derrière l’autre.

En route vers Ouidah, nous croisons un zem qui conduit un homme tenant de chaque côté de son corps l’extrémité de grands pieux de bois de 4 mètres. L’autre extrémité des pieux est appuyée sur un petit charriot bancal qui roule indépendamment de la moto 4 mètres derrière. Si l’homme lâche les pieux, le charriot s’arrête au milieu de la voie. Si une voiture frappe latéralement le chargement, c’est la moto qui risque d’aller frapper le bitume!

Une pensée encore pour ces livreurs d’essence qui roulent en attachant aux côtés de leur moto 6 ou 7 jerrycans (gros contenants de plastique rectangulaires) pleins d’essence Une fausse manœuvre et c’est l’explosion. Tous les conducteurs fuient ces livreurs en les doublant rapidement.

En voir de toutes les couleurs

Les habits béninois! Vous nous voyez en porter quelques-uns sur nos photos. La moitié des passants dans le sud en portent aussi. Et ils prennent toutes les couleurs inimaginables.

Tous ces habits sont faits de tissus imprimés des motifs les plus fous. Il y en a une variété innombrable. Dans les marchés, il y a des bonnes dames qui ne vendent que ces rouleaux de tissu au mètre. Car si on veut un habit local, il faut d’abord aller choisir le tissu que l’on veut. Normalement, 4 mètres suffisent pour la chemise et le pantalon d’un homme et 6 mètres pour les tenues féminines. Choisir son tissu est un vrai plaisir et en même temps un exercice mental très demandant. « De quoi ce motif va-t-il avoir l’air sur moi, une fois cousu? » Des fois, on vise plus juste que d’autres, car si un tissu est joli enroulé sur lui-même, peut-être sera-t-il moins esthétique une fois cousu, et vice versa.

Puis, c’est chez le tailleur qu’on se rend pour demander le modèle d’habit souhaité. Il y a aussi des couturières, mais ce qui frappe surtout c’est la grande proportion d’hommes qui font le métier de tailleur. On doit frôler la parité homme femme. Tous utilisent les bonnes vieilles machines à coudre Singer de nos grands-parents. Elles sont plus robustes et plus fiables ici. Rappelons que les coupures d’électricité sont courantes. Pour trois fois rien (environ 5 $, au plus 8 $), nous voici avec un complet unique et sur mesure. Quel plaisir! Même Samuel qui déteste magasiner les vêtements adore commander ses habits. Si seulement le concept était exportable au Québec!

Que nous sommes drabes chez nous avec nos jeans et nos chemises unies pas-trop-flash, pas-trop-pastel, pas-trop-pâle! C’est si beau de voir tous ces gens arborer les tissus les plus extravagants et colorés les uns que les autres. Ça fait penser à une grosse salade de fruits, un bel étalage de légumes frais. Il faut dire que la peau noire a cette propriété de contraster magnifiquement avec toutes les couleurs les plus vives. Ils peuvent littéralement porter n’importe quoi! Il faut voir à quel point Fred est d’une beauté magnifique dans son habit jaune canari et combien Fulbert peut rendre jaloux n’importe quel homme blanc dans sa chemise rose comme l’intérieur d’un chocolat aux cerises. Trouvez-nous le gars viril qui portera du jaune canari ou du rose paparmane au Québec (interdiction de chercher sur le Plateau ou dans le Mile-End). Malgré notre ton de peau qui affadit un peu les couleurs avouons tout de même qu’on serait beau à tous se promener en tenues béninoises.

Samuel et Jean-Philippe

3 commentaires:

  1. J'ai 3 commentaires:
    1) Dans la catégorie "faut le voir pour le croire" mixé avec "pourquoi pas mettre ça sur ma tête": Une femme qui fait pipi debout avec sa machine à coudre sur la tête.
    2) Parlant de machine à coudre: le concept du tailleur est très exportable au Québec. En fait, pas besoin de l'importer, j'en connais plein qui le font à commencer par ma soeur. Je vous réfère si vous voulez, mais sortez votre porte-feuille. Coût de la vie canadienne et normes du travail obligent.
    3) Y'a rien de plus beau qu'un homme avec des bobettes jaunes fluos. ;)

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  2. quelle belle description des yeux
    vous savez trouver le beau partout où vous allez et c'est une belle qualité
    Derniers jours d'un long périple, vous devez être nostalgique
    Moi je part pour les Iles froides demain à 2 heures du matin...et c'est parti pour les fêtes au Québec
    Bon retour au bercail, je vous appellerait dans quelques jours.
    Bon avion Baci XXX

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  3. En Tanzanie, même en 2011, il y a une genre de chasse aux sorcières en ce qui concerne les albinos! Ceux qui recherchent des pierres précieuses, les pêcheurs, les business man croient que s'ils apportent une tête ou une main ou un pied ou un je ne sais quoi à un sorcier, après une jolie cérémonie avec la dite partie de l'anatomie, auront de la chance et du succès dans leur activités....un porte-bonheur quoi.

    Donc les albinos se cachent, ne peuvent aller à l'école au risque de se faire kidnapper, tuer et couper en morceaux. Yep. Lu dans les journaux comme une manchette du Journal de Mourial.

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