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dimanche 5 février 2012

Retour au bercail


Juste avant de quitter les rayons de soleil enveloppants du Bénin pour retourner au cœur de la chaleur du temps des Fêtes au Québec, nous avons la chance de passer une dernière fin de semaine avec notre amie Mélanie et son copain Coco à Grand Popo, sur le bord de la plage.

À notre départ de Grand Popo, nous prenons un taxi-brousse, le premier qui a deux places disponibles en ce dimanche. Bien tassés, nous embarquons à l’arrière complètement dans la troisième banquette, soulagés de ne pas trop prendre de retard sur notre horaire. Ce dimanche, nos amis nous attendent effectivement pour notre fête de départ. Peu après le départ, Jean-Philippe regarde un peu partout dans le taxi-brousse pour constater que derrière, il y a 6 bidons d’essence jaunes d’environ 50 litres passés illégalement depuis le Togo. Ce n’est pas tant l’illégalité de la chose que du danger que cela pose que nous avons peur. Nous avons plutôt l’impression d’avoir une bombe posée derrière nos fesses… Après un long dilemme, nous décidons d’assumer, mais de demeurer constamment à l’affut des dangers. Quel soulagement que de descendre du véhicule à Cotonou, sain et sauf!

Pour notre départ, nous avons prévu une fête avec tous les êtres qui nous ont été chers durant notre voyage au Bénin à l’Oasis de paix, notre véritable petit coin tranquille pour aller prendre une bière dans le quartier. Quand on organise une fête, la tradition veut que ce soit les hôtes qui défraient les couts. Pour l’occasion, nous demandons donc à maman de préparer de la nourriture pour tout le monde. Pour vingt personnes, il y a du poulet, du poisson, des pommes frites, aloco, des petits pois, du jus et du piment.

Puisque nous en sommes à notre dernière journée complète avec nos proches à Porto Novo, cette soirée, c’est notre fête. Nous en profitons donc pour prendre des vidéos, des photos, manger, rire et danser à foison. Les au revoir se déroulent ainsi dans la joie, à notre grand bonheur.

Le lendemain, jour de notre départ, les salutations à toute la famille approchent à grands pas. Nous mangeons notre dernier repas avant que Michael, Romuald, Fulbert et Fred viennent avec nous à l’aéroport. À l’heure de notre départ, c’est Diablo qui joue à la télé, le feuilleton favori de toute la famille. Tous, ils sont restés accrochés à la télévision quand est venu le temps de partir. Un peu comme si le feuilleton leur permettait de ne pas penser à notre départ, bercés par la vie quotidienne. Mais, les larmes étaient bien palpables sur les joues de Pascal et le ton de voix de maman et de Bernice en disait long.

C’est non sans avoir le cœur gros que nous avons quitté le Bénin. Après avoir laissé la famille à Porto Novo, dont maman qui s’est toujours occupée de nous comme ses propres enfants, ainsi que nos amis venus à l’aéroport, nous avons sombré dans une léthargie d’entre deux mondes. L’avion a ce don de nous déraciner illico d’une culture qui nous entoure depuis si longtemps pour nous entrainer vers une autre totalement différente.

Dans l’aéroport de Casablanca où nous effectuons une escale de sept heures, autour de nous, nous nous habituons à revoir le visage des Blancs en quantité. Nous cherchons le regard complice des Noirs à Casablanca qui voyagent avec nous, mais peine perdue, nous ne retrouvons plus l’étincelle africaine, nous avons bel et bien quitté le Bénin. Habillés de nos tenues béninoises, les Blancs nous regardent avec curiosité, alors que les Noirs se demandent qui sont ces gens qui se prennent pour eux dans le Maghreb. Pour nous, cet habit représente notre port d’attache à cette aventure qui si près de nous, devient déjà part du passé.

Après une attente qui nous fait perdre la notion du temps, nous nous dirigeons donc dans la file d’attente de l’avion qui nous ramènera là où tous nos repères nous rappelleront nos origines. Un peu résignés, comme des bêtes sans tête, vu le nombre d’heures sans sommeil, nous cheminons vers l’embarquement sans joie ni tristesse, plutôt de la fatigue. Nous mettons le pied dans l’avion en montrant nos cartes d’embarquement. C’est à ce moment qu’une hôtesse de l’air, qui a aussi l’air de la chef de cabine, nous accueille de son plus gros sourire en nous pointant l’allée du fond, libre, en nous disant : « C’est par ici les artistes! » Nous nous regardons alors avec un sourire, sachant qu’elle réfère à nos habits.

L’avion se soulève de la terre africaine avant qu’on nous distribue les écouteurs. Notre hôtesse de l’air revient donc en nous disant : « Voilà vos écouteurs les artistes! » Encore une fois, après qu’elle ait renchéri, cela nous fait sourire, rendant notre vol plus agréable. Après les écouteurs vient le repas. Alors que notre hôtesse de l’air sert les breuvages dans l’allée voisine, elle dit à voix haute à celle qui s’approche de nous. « Pour les artistes, il faut donner double portion. » Alors là, pour la discrétion, on repassera. Elle rajoute : « Je dis cela parce qu’elle est radine! » On donne donc une première bière à Jean-Philippe avant de servir Samuel. Après avoir servi Samuel, la petite voix intérieure de celle qui nous sert lui dit de donner à Jean-Philippe la bière la plus froide qui soit. Elle lui change donc.

Quel plaisir que de siroter sa bière, très froide, en attendant le retour! Mais d’un geste inattendu, l’hôtesse de l’air qui vient juste de nous servir nous rapporte deux minutes plus tard une deuxième bière, le plus discrètement possible, après avoir fini de servir les autres. Visiblement, l’ascendance de notre groupie sur celle-ci l’a dominée.

Samuel et Jean-Philippe 

mercredi 4 janvier 2012

L'environnement, un espace d'intervention


Comme promis, il nous reste encore quelques textes pour vous! Nous espérons donc pouvoir vous permettre encore un peu d'évasion en cette période de retour progressif au travail... 

Maintenant que vous êtes au fait des conclusions de recherche de JP, il est temps de faire le bilan de mes activités au Bénin. Vous vous en souviendrez peut-être, j’ai travaillé tout au long de mon séjour sur l’idée de prémunir les établissements d’enseignement secondaire de comités environnement d’élèves qui organisent en parascolaire des activités d’action et de sensibilisation en matière d’environnement dans l’école et le quartier.

Depuis le début, le projet a beaucoup évolué et s’est enrichi énormément. C’est non sans difficulté que j’ai réussi à convaincre, avec l’aide de JP, deux écoles à nous faire confiance pour démarrer ce projet. Début octobre, c’est donc le collège public Danto et le collège privé Noukpo qui bénéficient de l’activité. Une fois par semaine, nous allons faire une rencontre avec les jeunes membres du club dans nos écoles respectives. En coopération, les jeunes ont donc élaboré des plans d’action, reçu une formation théorique de base en environnement, installé le matériel nécessaire pour la collecte des ordures dans l’école, créé des affiches de sensibilisation pour l’école et organisé une activité collective de ramassage des déchets pour les élèves de l’école.

Le plus difficile dans ces interventions, c’est de trouver sur son chemin des administrations qui ont le courage d’oser. Quand le Yovo que je suis vient présenter son projet aux directions, certaines semblent d’emblée emballées par l’idée, sans trop comprendre qu’un tel club nécessite un investissement supplémentaire en terme d’argent et d’efforts. C’est ce qui a freiné JP avec son école qui ne débloquait pas les fonds nécessaires pour le bon fonctionnement de son comité. Pour que le comité environnement soit pertinent dans l’établissement, il est essentiel que l’école s’engage à s’inscrire à un service de collecte de déchets. C’est la moindre des choses pour que le comité puisse par la suite sensibiliser la communauté étudiante. À Noukpo, l’école de JP, cette condition n’a malheureusement pas été respectée, ce qui a créé beaucoup d’entraves au bon déroulement du projet. Au final, Noukpo a dû être abandonnée. À Danto cependant, même si Samuel et les jeunes se sont aussi butés à des administrateurs têtus qui ne réalisaient pas l’aspect visionnaire du projet, le tout s’est mieux géré. Avec un directeur extrêmement enthousiaste vis-à-vis du comité, les comptables et autres responsables n’ont pas eu d’autres choix que de se plier au déroulement des choses.

Comme nous savions dès le départ que nous ne resterions pas pour longtemps au Bénin, il était essentiel de faire en sorte que notre animation avec les groupes les mène à être autonomes dans l’organisation de leur travail. Toutes les rencontres du projet ont été montées dans le souci de mettre les jeunes au premier plan, leur donner la parole et le pouvoir de décider. Les comités de sont dotés de règlements internes. Les séances sont démocratiques et dirigées par un CA composé de trois élèves très actifs. Ce n’est pas peu dans un cadre scolaire général où la hiérarchie maitre-élève bloque souvent l’implication concrète du jeune dans son apprentissage. Les jeunes de ce comité n’ont donc pas qu’appris des notions sur l’environnement. Ils ont aussi développé des aptitudes à organiser leur pensée et se mettre en action par eux-mêmes en prenant des décisions collectivement. Ils ont expérimenté les bases d’un système démocratique où tout le monde a son droit de parole. C’est non sans effort qu’il a fallu sortir ces élèves du carcan dans lequel ils sont souvent pris en classe : celui de la récitation de la leçon. Au tout départ, le fait de leur demander leur avis les a surpris. Leur réflexe était de chercher la bonne réponse à la question, comme une leçon qu’on apprend par cœur. Et petit à petit, ils ont de mieux en mieux engagé leurs opinions dans le processus décisionnel du comité. Ce travail d’autonomisation tiendra-t-il la route après notre départ? Le temps nous le dira. Ceci dit, les jeunes ont eu une panoplie d’outils leur permettant de continuer le travail.

Pour nous assurer que le projet puisse être également suivi localement, nous avons intégré au projet des ONG et des partenaires qui agiront à titre de personnes-ressources pour ces jeunes. Nous avons développé ces partenariats au fil de nos rencontres, en début de séjour, lorsque nous ratissions la ville pour nos projets respectifs. En fait il est très intéressant de remarquer à quel point le travail de recherche de JP et le mien se sont mutuellement nourris au cours de ce séjour. Alors que je rencontrais des enseignants et des directeurs d’établissements, je mettais la main sur une personne qui pouvait être pertinente pour la recherche de JP. Au cours de ses entrevues, JP faisait des découvertes théoriques propres au Bénin qui nourrissaient mes préparations de rencontres. Ensemble, dans nos enquêtes respectives, nous avons certainement réussi à dresser un portrait de la grande majorité des acteurs et des initiatives en environnement de la région. C’est au fil des ces découvertes impromptues que nous avons fait la connaissance de Barthélémy, Paul et Roméo. Le premier est président d’ONG, l’autre est enseignant et le dernier, les deux à la fois. Il y a aussi Alban, l’ancien élève président du club que JP avait créé en vitesse lors de son premier séjour au Bénin en 2009. Nous avons rassemblé tout ce beau monde autour d’un groupe nommé UNÉAVI-Bénin (Union des élèves pour l’assainissement des villes du Bénin) qui se chargera, une fois notre départ effectué, de garder un œil sur les comités formés pour les assister au besoin et créer de nouveaux comités. C’est une petite structure que nous avons mise en place pour espérer la pérennité du projet. Ça a été une préoccupation constante de faire en sorte que le travail puisse bénéficier au plus grand nombre d’acteurs locaux qui travaillent avec sérieux. Le travail doit continuer après notre départ et je crois que nous avons bâti de bonnes bases.

Bien sûr, il n’y a pas que les partenariats qu’on apprécie. Il y a aussi les partenariats qui partent-un-aria! Et nous y avons aussi gouté! C’est qu’une ONG en particulier dont je tairai le nom a semblé au départ intéressée par notre projet. Très rapidement, il s’est avéré que cette même ONG profiteuse et opportuniste n’avait pas à cœur l’éducation des jeunes en environnement autant que le rayonnement prestigieux de son nom. Le président de l’ONG a, en fait, vu dans notre projet une occasion magnifique de recevoir un projet clef en main lui permettant de justifier des demandes de financement et assouvir son besoin de name-droping. Le comble, il agissait comme si c’était son projet et que nous étions des stagiaires de son ONG, alors que le projet nous appartient directement. Il demandait même à être la seule personne pouvant bénéficier du fruit de notre travail. Oui, oui, il demandait l’exclusivité! Faut pas être gêné. Heureusement, nous avons réussi à contenir tant bien que mal cette épine dans le pied en la tenant bien éloignée de notre réel groupe de travail, UNÉAVI-Bénin, qui a plus à cœur la collaboration pour l’éducation relative à l’environnement que la célébrité.

C’est que le projet était alléchant. À terme, il débouchait en effet sur une procédure clef en main pour démarrer ce même type de comité dans d’autres écoles. Tout ce qui a été fait avec nos comités, toute la préparation pédagogique, toutes les notions environnementales abordées ont été patiemment montés par moi en fiches pédagogiques, semaine après semaine. Un travail détaillé et colossal qui débouche sur une réelle trousse de démarrage et de formation de l’animateur pour la création de comités environnement dans les écoles secondaires béninoises. Et je n’en suis pas peu fier. La trousse de formation fait au final 321 pages. De ces dernières, 257 pages ont été directement rédigées de ma main. Je suis très satisfait de ce travail et de l’expérience qu’il m’a permis d’acquérir.

En résumé, c’est un projet très complet que j’ai la fierté d’avoir contribué à créer durant mon séjour au Bénin. Un projet qui a jumelé en un même temps la création de matériel pédagogique, l’intervention sur le terrain en éducation relative en environnement, la création de partenariats locaux pour assurer la supervision et la reconduction du projet et une course effrénée pour la reconnaissance administrative du projet au sein des ministères et bureaux concernés. C’est donc avec une structure organisationnelle et pédagogique forte et reconnue par les autorités que nous laissons notre petit bébé faire ses premiers pas. On suivra sa croissance de l’autre côté de l’océan.

Et comme tout ce qu’on entreprend par ici, on finit inlassablement par se dire qu’on fait tout ça pour les jeunes et les moins jeunes qui vivent dans cette réalité difficile à cerner pour nous; mais qu’on fait aussi surtout ça pour nous enrichir nous-mêmes, pour devenir de meilleures personnes avant tout. Ce que tu donnes, tu le reçois au centuple.

Samuel

P.S. N'hésitez pas à consulter nos photos à partir du blogue, comme celles pour cet article. Les albums sont petits et encore disponibles. Nous lisons toujours vos commentaires, même de retour!

mercredi 21 décembre 2011

Vol légal sous les yeux de Zangbeto


Bonjour à vous tous! Nous commençons en vous rassurant sur deux choses. 1) Nous sommes rentrés en toute sécurité au Québec après 28 heures entre notre arrivée à l'aéroport de Cotonou et notre arrivée à Montréal. 2) Nous vous réservons encore quelques messages, en commençant par celui-ci, chronique inédite non publiée encore. Vous aurez aussi droit à la conclusion de Sam pour les clubs environnement, une maison qui rend fou et notre départ et notre message final de retour, à venir lui aussi. Bonne lecture, maintenant ou au retour des Fêtes, quand vous vous chercherez quelque chose à faire au bureau!
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Par un beau samedi soir d’octobre, nous décidons de sortir en boite de nuit pour nous laisser gagner par les rythmes de l’heure des artistes africains avec Fred et Fulbert. Après avoir fait détourner maints regards, les deux Blancs rentrent à la maison vers 3 h 30 le matin. Fiers de nous être tant déhanchés, nous prenons la voie de Cachi sur le chemin du retour. Jour de chance pour un policier qui fait le guet pour trouver de l’argent…

Le policier se met donc en plein milieu de la rue et nous montre sa main devant sa bedaine en guise de stop. Fred et Fulbert immobilisent aussitôt leur moto. Le policier commence par demander les papiers des deux conducteurs. Nous, nous ne trainons évidemment pas notre passeport à toute heure de la journée. Et surtout pas en pleine nuit. Nous lui signifions donc que nous n’avons pas nos papiers, car ils doivent rester en sécurité à la maison. « Descendez », dit-il.

Déjà que nous connaissions les mauvaises intentions qu’il avait en nous arrêtant à cette heure de la nuit, Jean-Philippe, déjà impatienté, lui répond : « Combien vous voulez? On sait bien que c’est de l’argent que vous cherchez chez nous parce que nous sommes Blancs. » Il n’en fallait pas plus pour mettre notre policier en colère, la réplique de Jean-Philippe lui permettant d’ajouter à sa comédie de gros méchant offensé qui doit nous intimider et nous laisser repentants dans l’âme.

Dès ce moment, s’engage alors un échange musclé entre le policier et Jean-Philippe. D’un côté, Jean-Philippe qui s’indigne d’être une fois de plus victime de la supercherie de corruption des policiers et de l’autre côté, un policier qui ira jusqu’au bout pour avoir de l’argent des Blancs pendant la nuit.

— Dites-nous combien vous voulez pour qu’on en finisse au plus vite, puisque nous savons très bien que c’est l’argent que vous cherchez, pas notre identité!
— C’est comment cela qu’on s’adresse aux agents de l’ordre chez vous?
— Non. Mais ils ne nous demandent pas de l’argent comme cela!
— Vous allez vous ranger juste là les deux Blancs.
— Écoutez, nous n’allons pas garder nos passeports avec nous, c’est l’ONG avec qui nous travaillons qui nous le demande. De toute manière, nous contacterons notre ambassade si c’est comme cela que vous voulez nous traiter.
— L’ambassade, c’est quoi ça? Ils n’ont rien à voir là-dedans.
— Ils ont tout à voir, vous n’avez pas le droit de nous traiter comme cela.
— Et vous jeune homme, quel âge avez-vous?
— 28 ans.
— Et c’est comme cela que l’on parle à son ainé chez vous, dit le policier qui ne dépasse pas les 35 ans. De toute manière, nous allons vous amener au poste de la manière dont vous vous adressez à moi.
— Pas de problème, vous pouvez m’amener au commissariat. Ça ne me gêne pas du tout. En lui répondant cela, Jean-Philippe sait très bien que le policier n’a pas intérêt à le ramener au poste, car si on le garde toute la nuit et qu’il s’explique avec un autre policier, on risque de le libérer sans demander l’argent. Ou sinon, l’argent ira pour un autre que ce gros lâche de policier. La menace du commissariat n’est donc pas une tactique qui impressionne Jean-Philippe. Pendant ce temps, Samuel regarde toutefois Jean-Philippe avec gravité. Il n’a pas envie de jouer à ce jeu.

Et là, Fred et Fulbert parlent au policier en demandant à Jean-Philippe de les laisser parler. À cet instant, les deux commencent à s’excuser de l’attitude de Jean-Philippe, car il est étranger et ne sait pas comment ça se passe au Bénin. Pendant ce temps, nous bouillons de colère envers l’injustice flagrante de la corruption. Nous constatons aussi que pour s’en sortir le mieux possible, Fred et Fulbert doivent faire les beaux et les fins, enrober l’agent de belles paroles pour qu’il soit le plus clément possible à notre égard.

Durant les échanges, au loin, nous entendons des gens jouer du tambour et danser autour de nul autre que le Zangbeto. Qui est Zangbeto? Au cœur des croyances du vaudou, il existe le gardien de la nuit, Zangbeto. Il sort dans les rues entre 23 h et 4 h. Sous un costume identique à un tas de paille, il danse avec des gens qui ont l’autorisation de l’accompagner, les initiés. Mais attention, le Zangbeto sert traditionnellement à protéger les gens des agressions et des vols durant la nuit. Cela signifie donc que le Zangbeto doit demander BEAUCOUP d’argent à celui qu’il voit ou le ruer de coup pour le dissuader de se promener durant la nuit.

D’abord, il y a la catégorie des femmes et des enfants qui ne peuvent pas le voir, peu importe la raison. Quand on l’entend venir au loin, on se cache alors dans le noir. La plupart des gens ne l’ont donc jamais vu. Puis, si les hommes le voient au loin et s’enfuient, ça peut aller. Mais si le Zangbeto s’approche de toi, tu dois connaitre les incantations pour qu’il te laisse tranquille. Sinon, tu es dans le trouble et gare à ta peau, selon ce qu’on nous raconte! Pour les Blancs, ils ne peuvent même pas voir Zangbeto. S’il arrive, il doit se boucher les yeux ou se coucher au sol pour ne pas le voir.

Nous revenons donc à notre charmant policier heureux de trouver des Blancs à escroquer durant la nuit. Pendant que Fred et Fulbert négocient, dans la rue, pas très loin, arrive Zangbeto avec les tambours et les initiés qui l’accompagnent. Il n’en faut pas plus pour que Fred et Fulbert s’apeurent, eux qui connaissent toutes les subtilités de leurs traditions, nous qui sommes heureux de regarder au loin Zangbeto, alors que nous ne connaissons pas les interdits. La négociation s’accélère donc à l’avantage du policier, bien sûr, qui profite du Zangbeto.

Fulbert vient donc nous trouver pour que nous lui remettions un billet de 10 000 FCFA, soit l’équivalent de 22 $. Fâchés, nous savions que malgré les airs de vierge offensée du policier, il récupèrerait finalement une rondelette somme dans la nuit avec les deux Yovos en c… !!! En colère…!!! Pendant que la transaction se conclut au loin, notre policier affamé en profite pour bouffer encore 2 000 FCFA à Fulbert.

En vitesse, Fred et Fulbert nous font monter sur les motos pour filer, eux qui craignent désormais plus que tout Zangbeto, celui envers qui on entretient de nombreuses croyances depuis leur enfance. Et nous, au beau milieu de cela, nous ne connaissons pas le réel point de jonction entre le mythe et la réalité. Mais chose certaine, nos deux acolytes se sentent soulagés de nous avoir tirés hors de la portée de Zangbeto qui semblent aujourd’hui à nos yeux une manière de plus de soutirer de l’argent aux honnêtes citoyens.

Sur la voie du retour, en contraste avec son attitude devant le policier, Fulbert éclate de rire en ne manquant pas de dire à Jean-Philippe à quel point il a apprécié sa manière de répondre au policier. Alors qu’il se montrait indigné de la manière de répondre de Jean-Philippe au policier devant ce dernier, nous nous sommes rendu compte de la comédie jouée par nos deux amis qui espéraient amoindrir le montant de la somme à débourser. Eux-mêmes n’avaient jamais parlé sur ce ton à un agent. Et chose certaine, ils ont adoré voir que nous n’avons pas eu froid aux yeux.

Les paroles lancées par Jean-Philippe étaient calculées, vu la connaissance du Bénin et de ses policiers. Assurément, on ne peut pas parler aux policiers comme cela partout en Afrique. Mais sachant à quoi s’en tenir ici, nous nous sommes dit, tant qu’à nous faire voler de l’argent par un policier, autant mieux en avoir pour notre argent nous aussi et nous défouler!

lundi 19 décembre 2011

Voyager du sud au nord et du nord au sud du Bénin


Alors que s’achève notre séjour au Bénin, nos activités ne nous auront pas laissé beaucoup de temps de repos. C’est pourquoi nous avions réservé une dizaine de jours pour une exploration vers le nord du Bénin. Au départ, nous avions la ferme intention de nous rendre jusqu’au Burkina Faso. Mais, comme nous aurions dû consentir à deux jours de suite de 12 heures de bus, nous avons préféré préserver notre énergie. Car quand on quitte un endroit, il faut aussi revenir et prévoir le même trajet pour le retour…

Décision prise, nous mettons le cap vers Tanguiéta, à environ 700 km de Cotonou. Compte tenu de la qualité variable des routes, ici, on ne donne jamais le trajet en kilomètres, mais en temps. Nous dirions plutôt que nous étions à une douzaine d’heures de Tanguiéta. Nous arrivons à la gare routière à 6 h 30 dans l’obscurité, alors que le soleil se lève. Arrivent alors autour de nous des vendeuses de toute sorte qui voient en nous tous, passagers des longues distances, un marché potentiel. Et pour tout marché, les vendeuses adaptent leurs produits. Près des autobus, nous retrouvons donc des vendeuses de pains, de sandwichs, de bouteilles d’eau, de yaourt, de brosses à dents en bouts de bois, d’ananas, d’oranges, de piles, de pâtisseries, de crédit pour les portables, etc. Et toutes et tous se promènent avec leur cabaret sur la tête qu’ils déposent sur un tabouret lorsqu’un acheteur potentiel démontre le moindre intérêt pour leurs marchandises.

Il est maintenant 6 h 45. Fidèle à ses habitudes, le soleil africain est maintenant levé et la journée bat son plein, 15 minutes seulement après la fin de l’obscurité. Sandwich et yaourt en mains, nous sommes désormais prêts à affronter cette journée de tape-fesses du sud au nord du Bénin.

Puisque Jean-Philippe a déjà connu une partie du nord du Bénin en 2009 sans connaitre le Parc national de la Pendjari, pas question cette fois de le manquer… Qu’est-ce que le Parc national de la Pendjari? La Pendjari est une réserve naturelle de faune au cœur de la savane africaine, occupant une superficie de 266 000 ha, soit 2 660 km2, avec un territoire transfrontalier avec trois pays, soit le Bénin, le Niger et le Burkina Faso. Ce site se trouve dorénavant protégé par l’UNESCO depuis 1986 sous l’égide de la Liste mondiale des réserves de la biosphère.

Bien que le départ est prévu pour 7 h, il est 7 h 30 et nous attendons toujours le moment où le moteur de l’autobus vrombira, alors que tous les autres bus partant à la même heure ont quitté la gare routière. À part nous, trois autres Blancs voyagent dans l’autobus. Parmi eux, un couple à l’image de ceux pour qui on se demande ce qu’ils font en Afrique vient nous approcher. Une blonde dans la quarantaine parlant uniquement en anglais nous demande si nous allons visiter la Pendjari pour deux jours et coucher une nuit dans le parc. Comme on doit se rendre à la Pendjari en 4X4 avec un guide comme conducteur, les touristes se jumèlent parfois pour absorber les couts du guide et de la location de 4X4. Puisque cette Étasunienne d’origine russe qui voyage avec son copain allemand a déjà négocié avec une guide et qu’elle se montre très insistante à notre égard, nous acceptons alors de nous marier avec eux pour 48 h, pour le meilleur, et bien sûr, pour le pire…

Le lendemain, à 7 h, notre couple avec l’anglais comme seule langue officielle de voyageur arrive avec Saturnin, notre guide. Et comme Saturnin et la grande majorité des Béninois ne maitrisent pas l’anglais, nous venons aussi de nous trouver un boulot de traduction, eux qui ne parlent pas un traitre mot de français…

Heureusement, pour la durée de notre périple dans la Pendjari, nous comptons sur la présence d’un valeureux guide, Saturnin. Saturnin est le gars typiquement intégré à sa propre culture dans cette zone aride. On l’appelle l’anaconda, car lorsqu’il buvait et fumait, il pouvait danser comme le plus grand et se mettre dans une colère terrible en une fraction de seconde, inexplicablement, comme l’anaconda. Maintenant qu’il est guide et peintre, il a laissé derrière lui son ancienne vie où il nous a même expliqué de quelle manière il faisait pour traverser de la cocaïne entre les frontières. Seules la tranquillité, la préservation de la Pendjari ainsi que l’agriculture l’intéressent pour la fin de ses jours. Chose certaine, avec toute l’expérience qu’il a, nous nous sentons en sécurité avec lui qui connait avec précision les moindres détails de l’Afrique de l’Ouest.

Pour celui qui veut s’aventurer dans la Penjari, celui qui se sent l’âme pionnière, il peut notamment y découvrir le babouin, le phacochère, l’aigle pêcheur, le jacana, la grue couronnée, le martin-pêcheur, le crocodile, le python d’Afrique, le bubale, le cobe de Buffon, le cobe de Fasa, le damalisque, la hyène, l’hippotrague, le buffle, l’hippopotame, le guépard, le lion et l’éléphant, roi de la savane. Mais chose certaine, la Pendjari, ce n’est pas le zoo de Granby, ni le Parc Safari. Si certains le comprennent, d’autres touristes se fâchent contre leur guide qui ne leur a pas fait voir le lion. Il faut bien comprendre que personne n’attend sous l’eau pour peser sur un piton qui actionne un piston hydraulique faisant remonter à la surface de la mare Bali les hippopotames, pour s’assoir sur la tête des éléphants et les diriger vers notre 4X4 pour qu’ils abattent un rônier sous nos yeux ou pour demander au creux de l’oreille d’une lionne protégeant ses petits des les hautes herbes de grimper sur le toit de notre 4X4 par surprise pour faire peur aux touristes et leur donner une merveilleuse aventure à raconter. Non, ici, nous sommes dans la nature, la vraie savane africaine! Et c’est ce qui rend notre expérience si touchante, accéder à ce privilège de la nature. Mais évidemment, notre crétine étasunienne-russe ne le comprend pas…

Nous décidons de nous aventurer dans la Pendjari à une période particulière de l’année : l’harmatan. L’harmatan est à un Québécois ce que l’hiver est à un Béninois. Aucune idée de ce que c’est, même si on m’en parle, tant qu’on ne l’a pas vécu. Disons tout de même que l’harmatan, surtout si loin de la rive océanique, est la période la plus sèche de l’année. Au nord du Bénin, après la seule saison des pluies, suit l’harmatan dès le mois d’octobre. Mais quand on dit sec, ça veut aussi dire desséchant. Cela signifie qu’on ne voit jamais la sueur sur notre corps, car elle s’évapore illico dans l’air avec un taux d’humidité qui doit s’apparenter à 0 %. Au loin, la poussière reste dans l’air, donnant lieu à d’épais brouillards. Les talons craquent et les lèvres gercent. La nuit, il fait 15 °C, alors que le jour, c’est un sec 36 °C qui s’offre à nous. Pour la première fois au Bénin, nous aurions aimé avoir un coton ouaté au petit matin, bien qu’il deviendrait une abomination quelques heures plus tard.

Cette période de l’année n’est pas la meilleure pour la visite de la Pendjari. Plus on s’éloigne de la saison des pluies, plus les mares d’eau s’assèchent. Au mois de mars et avril, les animaux doivent donc converger vers les plus grandes mares pour s’abreuver, site d’observation idéal pour les touristes. Et pour satisfaire ces mêmes touristes, à chaque année au début décembre, on fait des feux de brousse pour éliminer les hautes herbes sous lesquelles les animaux se cachent plus facilement. Cette question d’écotourisme en est une des plus passionnantes. Si on ne brule pas les hautes herbes, la plupart des touristes seront mécontents, parce qu’ils se croient quand même au Parc Safari. Si on les brule, on élimine une partie de la biodiversité, privilégiant les espèces endurantes aux feux de brousse. Mais les revenus de ce parc proviennent des touristes. Et l’argent que les touristes apportent crée des fonds contre les braconniers et crée de l’emploi de reconversion pour ces braconniers. Sans tourisme, oublions donc les fonds pour lutter contre le braconnage et tous les efforts faits pour que les villageois de cette région défendent farouchement la préservation de la nature. Beau dilemme écologique!

Bien que nous ne visitions pas la Pendjari au moment le plus riche pour la vue, chanceux que nous sommes, dès le premier jour, nous voyons presque tous les principaux animaux pouvant nous satisfaire : le babouin, le cobe de Fasa, l’hippopotame, le crocodile et les éléphants. Il faut dire que les éléphants auront été notre plus grande chance en ce premier jour. Si nous les avons vus dans cinq lieux différents du parc, notre guide ne pensait même pas être en mesure de les voir à cette période de l’année.

Revenons donc un peu à notre fameux couple si étrangement assorti… Depuis le matin, nous faisons la traduction de tout ce qui se dit. Pendant que son copain qui a tout vu en Afrique à ses dires ne fait que répéter à toute heure « I’m so bored! », Dieu seul sait comment la niaise étasunienne-russe en pose des questions… « Quel est le plan à ce moment-ci de la journée pour voir les animaux? », « Assurez-vous que Saturnin va nous faire voir les animaux jusqu’à la fin de la journée, il est payé! », « Il me semble qu’on ne prend pas une route prévue au début de la journée… », « Est-ce bien clair que nous ne paierons pas pour le repas du guide? », « Pourquoi est-ce qu’on s’arrête ici? », « Faites-moi baisser le prix de la chambre dans la Pendjari » – alors que les prix sont fixes et affichés à 18 000 FCFA et qu’elle veut payer 11 000 FCFA, « Dites au chauffeur – elle n’a jamais su apprendre son nom – de ne pas démarrer tout de suite! »

Dites au chauffeur de ne pas démarrer tout de suite… Une demi-heure plus tôt, nous traduisons à l’innocente étasunienne-russe que Saturnin n’apprécie pas qu’on monte sur son toit pour observer les animaux, car il n’y a pas de point d’appui, en plus de s’être déjà fait charger par un éléphant en colère. Plutôt que d’être apeurés, nous nous réjouissons de savoir que notre guide a connu le danger; il sait donc mieux le prévenir. Mais bien sûr, trente minutes après cette énième traduction, la poire étasunienne-russe demande de monter seule sur le toit! Vers la fin de la journée, alors que nous voyons nos premiers éléphants, Saturnin sent au bout d’un moment que les bêtes changent de comportements. Quand il les voit battre des oreilles, il nous demande d’informer la moronne étasunienne-russe du départ imminent, elle n’a qu’à bien se tenir. Elle nous répond alors : « No no, he is so cute, I think the elephant is fine! » Dites au chauffeur de ne pas démarrer tout de suite… Eille la conne, qu’est cé qu’tu comprends pas là-d’dans? Jean-Philippe traduit donc à Saturnin : « Elle fait dire qu’elle se tient bien, on peut démarrer. »

La nuit, nous croyons finalement être tranquilles. Détrompez-vous! Si nous ne savions pas pourquoi un tel couple peut exister, nous l’avons appris avec justesse le soir. Notre assortiment de mauvais gout étasunien-russo-allemand couche dans la chambre juste à côté de la nôtre. Alors que Jean-Philippe dormait déjà depuis quelques minutes, Samuel le réveil. « JP, j’m’excuse vraiment de t’réveiller, mais il faut absolument que tu entendes ça, tu ne vas pas me croire demain matin… » Eille! La lionne en chaleur d’la Pendjari couchait dan’chambre à côté! « YESSS, YESSS. AHHH, AHHH. F…, F… » Pour la première fois de notre vie, cette scène que nous croyions qu’une caricature dans les films s’est déroulée sous nos oreilles… En plus, ça parait tellement qu’elle fait semblant. Elle en met beaucoup plus que le client en demande! Il doit aimer cela… Pour la fierté, on repassera!

Le lendemain matin, nous vivons un autre moment fort de notre visite dans la Pendjari. Nous n’avons toujours pas vu le lion, la bête que tout touriste bébête doit voir pour se satisfaire et ne pas être en reste. Notre cornichonne étasunienne-russe est encore assise dans le 4X4, car il fait encore froid. Mais, malgré l’interdiction formelle de descendre du véhicule lorsque nous sommes sur les pistes, madame veut aller uriner. Saturnin lui trouve donc un endroit dégagé, près de la brousse. Elle va donc derrière un arbre pour descendre ses pantalons et se mettre à l’aise. C’est à ce moment précis que nous entendons un bruit d’animal non loin de nous! Et plus vite que le guépard, sort de derrière l’arbre une nunuche étasunienne-russe avec les pantalons à moitié remontés. Vous auriez dû lire la peur dans ses yeux. Indescriptible! « C’était le lion. », dit Saturnin sourire en coin. « Une chance pour elle qu’il n’était pas affamé ou que ce n’était pas une lionne avec ses petits… » Nous trois qui ne pouvons plus la supporter depuis le premier jour déjà avons eu une douce revanche. Après s’être calmée, elle est vite sortie de l’auto pour replacer son string noir sans gêne sous les yeux de Jean-Philippe. Nous n’aurons pas vu le lion, mais l’entendre nous aura suffi à cette rencontre mémorable.

C’est non sans peine que nous nous sommes débarrassés de l’homme blasé et de notre qui-n’a-pas-inventé-le-bouton-à-quatre-trous étasunienne-russe. Alors que nous nous arrêtons tous aux chutes de Tanougou à la sortie de la Pendjari, nous demandons à Saturnin de nous y laisser. Site isolé et enchanteur, nous profitons de cette nature pour nous ressourcer et échanger avec les locaux travaillant sur le site. Mais jusqu’à la dernière minute, ils auront voulu nous suivre… Jusqu’à ce que son blasé de chum lui demande : « What am I gonna do here? » La garce étasunienne-russe lui répond alors : « Well, we can just have sex all day long! » Vraiment aucune fierté! Heureusement, nous sommes les seuls traducteurs. Nous leur compliquons la vie en leur laissant entrevoir qu’il se peut qu’ils ne trouvent pas de transport pour le retour en ville avant quelques jours. Oufff, notre plan a fonctionné… Enfin, notre rythme respiratoire retrouve son cours normal.

Aux chutes de Tanougou, cinq artisans s’y sont installés pour vendre de l’artisanat aux touristes qui y passent. Ils peuvent parfois rester là une journée, sans qu’un seul visiteur vienne. Un des vendeurs, Pap, nous explique qu’« On n’attend pas les visiteurs, car on ne sait pas quand ils viennent. » Ils travaillent donc, discutent et se reposent en vivant la vie, attendant qu’un client potentiel arrive. Et s’il n’achète pas, ce sera pour un autre jour…

De par leur grande générosité, ces derniers nous accueillent parmi eux à bras ouverts. Dès le premier jour, ils nous offrent un thé à la menthe comme on n’en boit pas au Bénin. Alors que nous reconnaissons le gout du thé à la menthe de Coumba, notre amie sénégalaise, nos soupçons se sont éveillés sur leur nationalité. Oui, ce sont des Sénégalais. Nous les avons démasqués avec leur thé à la menthe! Ils ont quitté le Sénégal pour venir vendre de l’artisanat aux chutes de Tanougou, au Bénin.

Le lendemain, toujours avec nos amis artisans nous avons même eux droit au mafé, ragout de sauce tomatée aux arachides. Coumba nous fera certainement jurer à notre retour qu’il n’était pas meilleur que le sien! Bol de riz et mafé au centre, tout le monde se sert dans le même bol après s’être lavé les mains en faisant une petite boule avec le riz avant de la tremper dans la sauce. En après-midi, nous avons même pris le temps de sabler quelques sculptures en ébène que Pap devait rafistoler. C’était le bonheur total. Pur moment d’évasion.

Nous reprenons la route pour dormir une nuit à Natitingou où nous visitons les tatas sombas, maisons typiques du peuple somba. Ces maisons en argile sont de véritables chefs-d’œuvre d’architecture locale. Tout est pensé, du grenier pour les récoltes aux points de défense pour tirer les flèches sur les ennemis en passant par l’endroit pour ranger le bétail et les chambres savamment disposées. Rien que du naturel dans la fabrication, pas de matériaux transformés. Nous sommes aussi un peu triste de constater que cette forte culture locale perd de sa vigueur peu à peu, conséquence de la mondialisation et de l’urbanisation.

Bien que l’excision soit formellement interdite par la loi depuis deux ans au Bénin, le rite de la circoncision chez les Sombas demeure encore présent pour les hommes dans la fin trentaine. À l’occasion de cette cérémonie annuelle, les hommes concernés doivent se préparer des semaines à l’avance, car la cérémonie de circoncision sera publique et sans merci pour ceux qui réagissent le moindrement pendant l’intervention. On boit alors des infusions préparatoires, mais pas question d’être sous le coup de l’alcool ou de la drogue pendant. Ça se fait à froid! Et celui qui ose démontrer de la douleur sera renié à jamais par sa famille, car il n’a pas réussi à franchir l’étape de ce rite si important pour son peuple. Il devra soit mourir ou quitter sa famille à jamais, lui qui l’a déshonorée. Quel homme parmi vous ose devenir Somba?

Notre semaine se poursuit jusqu’à Parakou, au Rucher, où nous nous laissons tenter par un descriptif du Petit futé 2007-2008. Nous voulons relaxer et nous y poser pour quelques nuits. Vraiment, on nous promet un endroit idyllique au cœur de la nature, parmi les manguiers, les ruches, le champ de légumes et d’aloès, etc., etc. Nous arrivons donc sur place avec toutes nos attentes dans notre baluchon. D’abord, on nous accueille au sein d’un endroit qui fut surement très populaire autrefois, mais on sent que la vie n’existe plus au Rucher, déjà. On nous conduit vers notre chambre où il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, pour un prix incohérent avec ce qu’on nous offre. En plus de ça, les oreillers puent… La cuisinière burkinabée nouvellement arrivée nous informe que le gérant est parti acheter de l’essence pour alimenter la pompe à eau. Catastrophe. Le gérant revenu, il nous informe de vite prendre notre douche avant qu’il n’y ait plus de carburant pour pomper l’eau. L’établissement est si désert qu’il nous demande à l’avance ce que nous allons manger pour les 2 jours de repas à venir, question d’acheter au marché ce qu’il faut. « On n’est pas difficile. Tuez une pintade et on en prendra une moitié ce soir, une autre moitié demain soir… »

Nous restons étendus dans le lit pendant une bonne heure à nous convaincre que nous n’avons pas encore mis la bonne paire de lunettes pour appréhender Le Rucher. Samuel part donc faire une promenade pour apprécier les merveilles non encore découvertes. Quand il revient, il trouve Jean-Philippe couché sous un manguier à endurer la sècheresse de l’harmatan, tentant de trouver la plénitude. Samuel confirme les craintes : le jardin est tout sec, les manguiers ne produisent pas encore, l’aloès est perdu à travers les hautes herbes et une ruche, ben, c’est une ruche. Rien n’y fait, nous n’arrivons pas à comprendre comment le Petit futé 2007-2008 a pu trouver tant de magie dans cet endroit. Même le soir, la grande salle à manger du restaurant ne nous contente pas. Le panneau solaire émet un bruit strident et agaçant pour indiquer qu’il n’y a plus de soleil. Tout à fait normal, mais personne n’a un jour songé à chercher la manière d’enlever l’option fait-du-bruit-quand-y-a-plus-de-soleil. Nous faisons donc déplacer notre table dans le jardin, loin du bruit, sous l’éclairement de la pleine lune. Pendant le repas, l’ultime huis clos nous mène à la seule conclusion possible : on doit partir d’ici au plus vite!

Nuit de mauvais sommeil. Les yeux s’ouvrent quelques fois. À un certain moment, Jean-Philippe ouvre l’œil et remarque les premières lueurs. Il est 6 h 30. « Samuel, il faut vite se lever pour partir. » Nous allons donc trouver en vitesse le gérant avec un visage des plus attristés. Celui-ci s’informe de nous. « Ça va, bien dormi! » « Nous sommes vraiment désolés, mais ça ne va pas. Notre maman de famille vient de nous appeler de Porto Novo pour nous informer que le papa est décédé durant la nuit. Il s’est évanoui et il ne s’est plus réveillé. Nous devons vite quitter Parakou pour aller les rejoindre. » Honnêtes hommes que nous sommes, nous nous sentons mal à l’aise. Mais que faire, nous qui avions déjà passé la commande à l’avance pour au moins deux soupers… Consterné, le gérant nous dit qu’on a encore une chance de prendre l’autobus qui part vers Cotonou si on se dépêche. Il n’en faut pas plus pour que nous nous activions comme des abeilles dans une ruche. Dans le village, accompagnés du gérant, nous parcourons à pied le kilomètre qui nous sépare de la route. avec nos sacs à dos. Le gérant s’empresse de nous trouver un chauffeur de moto et hop, lorsque l’autobus dont le départ est prévu pour 7 h ferme finalement ses portes à 7 h 30, nous arrivons juste à temps, bénis par on ne sait quel Dieu… Et notre retour tape-fesse vers le sud se poursuit.

Notre dernière escale s’effectue dans la ville de Ouidah. Nous avons eu la chance d’être bien installés cette fois-ci. C’est là que nous passons nos trois ultimes nuits de vacances dans le Bénin. Cette ville demeure aujourd’hui chargée en histoire, car c’était un port fort important pour le commerce des esclaves. C’est de là que quittaient pour l’Amérique plusieurs d’entre eux, lors d’une traversée durant trois mois où maints d’entre eux mourraient. Aujourd’hui encore, l’influence de ces esclaves béninois se fait sentir au niveau de la culture brésilienne, cubaine, haïtienne et d’autres pays des Antilles. Les rites du vaudou haïtien trouvent leur principale racine ici même, au Bénin. À n’en point douter, ce parcours de la route des esclaves a de quoi nous rendre émotifs face à cette époque si proche de l’humanité.

C’est à Ouidah que nous avons relaxé, profité de la vie, vu Samuel se faire prendre pour le joueur de soccer David Beckham, discuté avec un homme voulant tant être notre ami malgré nous, un dénommé Hospice Saint-Laurent (!!!), observé la vie de ces gens en sirotant une Castel et rédigé ce dont nous nous ennuierons ou pas au Bénin. Vous en aurez d’ailleurs l’inventaire prochainement. Bref, nous commençons à comprendre que l’heure du retour sonne pour nous et que nous allons vous retrouver très bientôt. L’heure de faire le point a donc sonné.

De retour à Porto Novo, après de nombreux jours d’absence, c’est avec le plus grand des bonheurs que nous avons retrouvé ceux qui forment désormais notre famille au Bénin, maman, grand-maman, Fred, Bernice et Pascal. Chose certaine, nous profiterons maintenant des derniers moments avec eux qui nous ont accueillis si généreusement.

Samuel et Jean-Philippe

P.S. Nous vous invitons à revenir voir nos dernières photos et notre message post-mortem d’ici les prochains jours. Nous quittons avec grande tristesse ce soir toute la famille à Porto Novo et les amis à la suite d’une fête des plus dynamiques hier à l’occasion de notre départ. Si tout va bien, nous arriverons avec la Royal Air Maroc à 19 h 45 le mardi 20 décembre à Montréal.