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mardi 1 novembre 2011

Le Bénin en cinq sens - Un monde d'odeurs

Les réactions sur notre article portant sur la nourriture au Bénin ont été partagées. Certains ont revécu des souvenirs ou ont témoigné de la curiosité quant à ces plats. D’autres ont trouvé que la nourriture semblait avoir la vie dure par ici.

Ce n’est pas faux. La viande qui se vend à l’air libre sur des comptoirs doit être lavée au sel et au citron, triturée et cuite à fond pour éliminer toute trace possible de bactéries. Les grains sont moulus et cuits longuement pour faire des pâtes épaisses et consistantes. Les légumes sont écrasés avec une pierre contre une meule installée au fond de la cour et servent à préparer les sauces. Les aliments sont frits, bouillis, chauffés à blanc… Pour styliser notre pensée, on pourrait dire que comme les Béninois, les aliments sont confrontés à des conditions extrêmes.

En effet, Jean-Philippe avançait l’autre fois l’idée que la grande différence entre nos pays occidentaux et ce qu’on connait de l’Afrique réside surtout dans les extrêmes que l’individu moyen peut rencontrer au cours de sa vie. Chez nous, avec les filets sociaux, on a souvent quelque chose qui nous maintient au-dessus de la zone rouge. On peut difficilement tomber au fin fond du trou. Il y a toujours l’assistance sociale, la faillite personnelle, les services sociaux ou un autre mécanisme qui nous permet en général de rebondir. Ne vous scandalisez pas! Bien sûr, il existe aussi des malheurs profonds chez nous. La drogue, la délinquance, la pauvreté urbaine… Mais en général, la vie des gens qu’on croise dans la rue se compare plus à des vaguelettes : des périodes positives et des périodes d’obstacles par alternance. Il y a des malheurs et des bonheurs, mais la trame de fond est stabilisée par la structure sociale que nous avons la chance d’avoir et de défendre.

Ici, on dirait que les gens vivent en dents de scie pointues. Il n’y a pas de trame de fond. Tant et si que, entre chaque dent de scie, il peut y avoir un abysse qui peut se creuser. Au Bénin, les gens sont au fond du trou ou les plus euphoriques du monde. Il y a peu de place pour les lignes médianes. Et tout ça est trop souvent malheureusement relié à l’absence viscérale d’argent. (Coumba, notre amie sénégalaise, aura certainement un éclairage bien intéressant à faire sur ce paragraphe.) Le pays nous semble vivre dans les extrêmes. Et nous en sommes témoins tous les jours dans tous les domaines de la société. Terre d’extrêmes et de contradictions.

Même notre nez est confronté à cette réalité. Il entre en contact avec toutes les déclinaisons d’odeurs possibles, du fumet le plus agréable à l’odeur la plus âcre.

Qu’est-ce que ça sent l’Afrique? Mélanie au Togo pourrait certainement nous éclairer sur le sujet… Mélanie dit : « Qu'est-ce que ça sent l'Afrique? Je saurais pas décrire... un mélange de charbon de bois qui brûle, d'essence, de poussière et je ne sais quoi encore... C'est fou comment les odeurs peuvent évoquer des souvenirs forts, alors que c'est si difficile à décrire... » Détaillons donc un peu cette citation de Mélanie.

Ici, ça sent…

… le charbon de bois. Rares sont les cuisinières au gaz. Encore moins les cuisinières électriques. On prépare la nourriture dehors, sur le braséro rempli de charbon de bois. Et quand on croise un commerce qui fait bouillir l’huile de palme pour l’embouteiller, c’est encore un feu de charbon. Et les mamans qui vendent sur la voie toute la nourriture possible utilisent elles aussi le charbon. C’est moins parfumé que nos traditionnels feux de bois canadiens et ça ne sent pas exactement le charbon minéral du Nord de la France. C’est une odeur de cendre et de tison qui pique et crépite dans les narines. Ça râpe la gorge. Cette fragrance emplit les vons à longueur de journée et s’intensifie au coucher du soleil. Pour activer la combustion du braséro, maman nappe le charbon d’une bonne rasade de pétrole, ce qui ajoute un effluve de combustible pour briquets par-dessus tout ça. Et quand c’est grand-maman qui se charge d’attiser, elle ajoute au fond du récipient un sac de plastique qui, en se consumant, entretient une longue flamme colorée, un peu comme les bâtons de couleur qu’on mettait dans les feux de cheminée autrefois. Grand-maman n’est d’ailleurs vraiment pas la seule à utiliser cette technique. Vous voyez à quel point des interventions en éducation relative l’environnement sont de mise ici? On ajoute donc au fumet une touche de plastique brulé et c’est complet.

… les oranges. Quand on passe à côté d’une vendeuse d’oranges, c’est le plaisir assuré. Autour d’elle flotte le parfum du zeste d’orange. Plus que l’odeur d’une écorce d’orange, c’est celle du zeste qui gicle hors de la peau poreuse du fruit qui emplit l’air de traits effervescents, sucrés et pimentés. De quoi calmer nos narines fortement sollicitées! À côté, il y a quelquefois une vendeuse d’ananas qui pèle aussi le fruit devant vous avant de vous le remettre. Ça sent fort le sucre, presque le coco tant l’arôme du fruit est complexe. Les pelures qui commencent à pourrir autour de la dame ponctuent le parfum d’une touche de ferments; ce qui nous reconnecte avec la vie. Aux tropiques, tout vit et pourrit à une vitesse folle.

… l’essence. Pour rester dans les odeurs de combustions, on ne peut passer à côté des fumées d’échappement qui emplissent 24 heures par jour le goudron d’un brouillard pétrolier. Ça sent beaucoup plus fort que chez nous, vu la quantité phénoménale de vieilles motos équipées de petits moteurs deux-temps extra polluants. Il ne faut pas oublier les camions de marchandise tout rouillés qui doivent dater des années quarante, cinquante ou soixante (en tout cas, nous n’en avons jamais vu des comme ça de notre vivant…) et qui rejettent aussi un nuage diésel noir, dense et épais, presque sirupeux, dans la fosse nasale. C’est une odeur qui colle au fond du palais. Chaque bouffée nous donne l’impression que nous perdons un peu plus de notre potentiel pulmonaire. Mais la technique, c’est qu’à la vue de ces engins, on prend un grand souffle et on expire tranquillement et constamment pendant qu’on passe dans son nuage noir. L’essence frelatée vient du Nigéria, à l’est. On ne sait avec quoi ils coupent l’essence, mais on sait qu’elle contient du plomb et d’autres cocktails chimiques douteux. En zem, quand on peut se contenter d’arriver à bon port par les vons plutôt que par le goudron, et ce malgré les flaques, on demande souvent de prendre les vons à cause de l’odeur qui règne sur la voie asphaltée. Généralement, le chauffeur de zem – qu’on appelle zemidjan (signifiant « emmène-moi vite ») ou kékéno (signifiant « conducteur [no] de bicyclette [kéké] ») – apprécie la demande. Lui, il travaille à longueur de journée dans ces effluves!

… la végétation luxuriante de la brousse. Quand on sort de la ville pour aller arpenter la nature environnante, on se confronte à une végétation dense et abondante. Le contraste est fort avec les odeurs de pollution de la ville. La nature devient alors source de bienêtre et de mieux-être par ses odeurs bien senties d’innombrables végétaux en compétition dans cette brousse où la chaleur annuelle permet à tous de lutter pour sa place. Ça sent l’humus, la chlorophylle. À cela s’ajoute l’humidité qui s’y dégage. Cette humidité semble renforcer l’odeur de la végétation lorsqu’on prend un grand respire. Et comme la compétition se fait souvent sans pitié, les fleurs se parfument des odeurs les plus aguichantes, comme si leur survie en dépendait.

… encore l’essence. Cette fois-ci, c’est l’odeur de l’essence liquide dont on parle. Le long des voies, il y a très peu de pompes à essence. Les conducteurs s’approvisionnent généralement en combustible chez les centaines de vendeurs de bords de route qui vendent l’essence frelatée du Nigéria. Leurs dangereux étals se voient de loin. Ils sont constitués d’une ou deux tables sur lesquelles sont alignées des bouteilles d’alcool de 1 litre remplies du précieux distillat pétrolier. Cette quantité est parfaite pour les motos. À la suite des bouteilles, il y a de grands récipients de plastique de 5 litres qui devaient contenir dans le passé de l’huile végétale. Ça, c’est pour les véhicules plus gourmands. Et pour les voitures finalement, on utilise 3 ou 4 immenses cruches de verre ballonnées qui servent normalement à faire fermenter le vin. Les gens qui travaillent à ces étals passent la journée à siphonner l’essence pour le transférer de leurs gros barils de stockage aux différents récipients de vente. Pour servir les clients, ils empoignent un entonnoir artisanal (souvent fait d’une bouteille de plastique au fond percé et prolongée d’un tube) et déversent la quantité demandée à pleines mains directement dans le carburateur. Leurs mains sont enduites d’essence du matin au soir. Nous, nous n’avons que l’odeur ponctuelle des bidons d’essence qui rythme nos promenades.

… l’odeur corporelle. Elle change. Au contact d’une nouvelle alimentation, d’un nouveau climat et d’un nouveau mode de vie, notre propre odeur se transforme. Elle est plus épicée; plus pimentée. Terreuse et granuleuse. De la peau émanent de très subtils traits de soleil, de musc et de cuir tanné. Encore plus profondément, il y a le clou de girofle, le gingembre… Difficile de décrire tout ça… Pour comprendre, il vous faudra peut-être nous renifler à notre retour! Mais vous aussi vous aurez votre odeur que nous ne reconnaitrons peut-être plus!

… les grillades. Le soir, au coin des buvettes, une bière à la main, on voit les tatas faire griller la viande sur le charbon. Les buveurs affamés ne peuvent résister longtemps à l’odeur. C’est une odeur viscérale; qui stimule nos racines millénaires de carnivores affamés. Rien à voir avec la sauce barbecue qui caramélise sur nos BBQ au gaz. Ici, c’est l’assise de l’alimentation de l’homo sapiens qui chatouille notre nez. Nos souvenirs ne remontent pas assez loin pour expliquer ce qui excite autant notre imaginaire. La viande qui se carbonise sur des braises. Le fondement de la vie humaine. La pierre angulaire de notre vie à tous. Cette odeur originelle par excellence nous fait plus que jamais sentir que nous sommes tous issus d’une seule et même espèce. Oui, au contact de la viande grillée, il n’y a pas de race qui tienne. Nous sommes tous nés de la faim pour la viande dans un croissant fertile quelque part… en Afrique!

Désolé si l’allégorie a pu ébranler certaines valeurs végétariennes. En tout respect de ce principe alimentaire qui nous inspire d’ailleurs nous-mêmes dans notre cuisine, la viande avait plus de poids symbolique que la carotte…

Pour terminer cette chronique sur les odeurs, nous désirons vous laisser avec l’auteur polonais Ryszard Kapuściński et un extrait de son merveilleux livre autobiographique Ébène. À très bientôt.

Le parfum des tropiques […] Nous ressentons d’emblée son poids, sa viscosité. Il nous signale immédiatement que nous nous trouvons dans un endroit du globe où la vie biologique, luxuriante et inlassable, travaille sans relâche, engendre, croît et fleurit tout en se désagrégeant, en se vermoulant, en pourrissant et en dégénérant.

C’est l’odeur d’un corps chauffé, du poisson qui sèche, de la viande qui se décompose et du manioc frit, des fleurs fraîches et des algues fermentées, bref de tout ce qui plaît et irrite en même temps, attire et repousse, allèche et dégoûte. Cette odeur nous poursuit, s’exhalant des palmeraies environnantes, de la terre brûlante, s’élevant au-dessus des caniveaux putrides de la ville. Elle ne nous lâche plus, elle colle aux tropiques.

À la suite de vos commentaires…
Nous nous en excusons, la fonction commentaires n’a pas fonctionné lors du dernier article. Nous vous invitons donc à laisser vos commentaires pour les deux derniers articles ici. Bonne semaine à tous!

Sam et JP

3 commentaires:

  1. c'est vrai que les odeurs sont une source intarissable de souvenirs.
    Et c'est bien vrai que l'évolution de l'homme s'est fortement modifiée quand il a inclu la viande dans sa diète. Un bon morceau de sanglier rôti..miam
    Mieux vaut pour vous tous qu'il carbonise les aliments
    Vous devez vous ennuyer d'une bonne bouffe italienne ou de pâtisseries françaises...miam
    Vous pourrez vous gâter à votre retour dans la période gastronomique des FÊTES
    Bonne poursuite les amoureux
    Baci XXX

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  2. C'est le temps que tu prend pour ta poule, qui rend ta poule si importante!

    Continuez votre voyage mes petits princes!

    Mom xxxx

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  3. marjorie deschamps2 novembre 2011 à 15:58

    J'ai vraiment du plaisir à vous lire les amis ! Vous écrivez vraiment bien tous les deux. J'ai hâte de vous revoir en vrai....

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